11.16 Boo!

Une fois n'est pas coutume, c'est Drum de pErDUSA qui m'a fait découvrir une série. Et à l'époque, je n'avais même pas Internet et pas assez d'argent pour m'acheter de coffrets DVD. Alors je connaissais Frasier, j'avais envie de voir Frasier mais je ne pouvais pas voir Frasier. Des années plus tard, me voilà qui approche de la fin d'un long rattrapage de onze saisons et plus de 200 épisodes, débuté à l'automne 2011. Drum m'a alors contacté pour que l'on discute de ces ultimes épisodes ensemble et nous avons sélectionnés les plus marquants pour dialoguer durant l'été. C'est à lire même si vous n'avez pas encore vu la série. Et c'est un fort encouragement à voir la série !

S11E16 Boo! 

Drum : Quand tu as proposé "Boo!" pour cette sélection d’épisodes de la dernière saison de Frasier, j’avoue avoir été un peu perplexe. Je n’avais pas gardé un souvenir impérissable de l’épisode. Non pas qu’il était mauvais, mais je ne lui voyais rien de particulièrement spécial, mis à part son dénouement, et je suis bien content de m’être trompé. 

Dylanesque : En démarrant l'épisode, je ne m'attendais pas non plus à le trouver si folichon. Cette histoire de clown m'a fait craindre à moi aussi un nouvel épisode basé sur des gags visuelles un peu faciles, délaissant le côté plus doux-amer du début de saison. Avec la compétition de l'équipe KACL pour perdre du poids ("Frasier-Lite"), les rêves étranges de tout le monde ("Freudian Sleep") et le spectacle pour enfants où Grammer se retrouve en couche ("Caught in the Act", difficile à regarder), les épisodes moyens se sont enchaînés un peu trop. Et "Boo!" commence de la même façon et n'augure rien de bon. Surtout que Jeffrey Richman, le scénariste, est déjà responsable de "Voyage of the Damned [S05E06]", une croisière médiocre qui doit faire partie des épisodes qui m'ont le plus ennuyés ainsi que de "Roz and the Schnoz [S05E21]" où Roz rencontre sa belle-famille aux nez ridiculement longs...


Drum : "Boo!" a une structure très particulière qui convient parfaitement à la série. De prime abord, il y a un gros contraste entre l’idée de l’épisode où Frasier soigne une patiente qui a peur des clowns et la finesse des dialogues de la série. Si Frasier est un vaudeville très bien écrit, le concept de base de l’épisode semblait pencher vers le gag visuel un peu facile qui m’avait un peu refroidi. Un peu comme Frasier l’explique à Martin, je préfère « a humor of a more elevated level ». Et évidemment, cet épisode joue sur tous les tableaux, du gag facile et téléphoné au dénouement doux amer, "Boo!" est effectivement une réussite. 

Dylanesque : Et voilà, c'est ça la surprise : oui, l'aspect gag visuel et humour pas très fin est bien présent. Mais pas que ! Il est utilisé pour nous amener à une conclusion qui en valait la peine et qui prouve à quel point, s'ils ne sont pas trop feignants, les scénaristes peuvent mélanger les tons comme personne d'autre. 

Drum : Déjà, dans un premier temps, j’apprécie de voir Frasier dans son cabinet. Cela change un peu des décors de KACL, et même si cela limite les apparitions de Roz, Kelsey Grammer peut jouer sur d’autres tableaux en interagissant avec un acteur invité plutôt qu’avec une simple voix. Cette saison étend le terrain de jeu de la série tant avec l’addition de nouveaux personnages (Ronnie, Charlotte) que de nouveaux décors et il est appréciable que les scénaristes en fassent l’effort se sachant si près de la sortie. 

Dylanesque : On en parlait déjà la dernière fois : Frasier aurait très bien pu se situer dans un cabinet avec des patients guest-star visibles dès le début. Mais c'est la radio qui faisait justement son charme et son originalité. Seulement, c'est un lieu de travail qui s'est un peu essouflé au bout de onze années. Et même si j'aurais aimé voir KACL un peu plus lors de cette ultime saison, ce changement de décor est en effet intéressant. Presque frustrant en fait, tant les possibilités auraient pu être encore plus nombreuses. D'ailleurs, je suis étonné que (à part une fois ou deux mais je l'ai oublié), les scénaristes ne se sont jamais intéressés aux patients de Niles. Ce dernier les mentionnait sous la forme d'une running-joke efficace en début de série, mais on aurait très bien pu le voir gérer ces histoires dans des intrigues secondaires, à l'occasion. À moins que le Niles psychiatre soit trop sérieux. Je n'en sais rien et on ne le saura jamais car on ne l'aura vu exercer son art qu'avec son frère.

En tout cas, dans la même volonté d'air frais, les nouveaux personnages sont en effet très convaincants. Comme tu me l'avais prédit, Ronnie s'intégre parfaitement au cast et forme un beau duo avec Martin tandis que Charlotte (on en reparlera en détail la semaine prochaine) est un love interest impeccable pour Frasier. 


Drum : Dans The Writer’s Panel, le podcast où Ben Blacker de The Thrilling Adventure Hour anime une discussion entre scénaristes, Greg Daniels, l’adaptateur de The Office, expliquait qu’un bon script de sitcom emmène le téléspectateur dans une situation totalement inattendue. Et effectivement, "Boo!", qui s’annonce comme du vaudeville facile par Frasier centrée sur la thérapie de la patiente de Frasier et Kelsey Grammer dans un déguisement ridicule opère un virage à 180 degrés au milieu de l’épisode. Après avoir tiré le maximum de cette intrigue qui s'épuise très vite, elle sert de tremplin vers l’inquiétude de Martin sur sa différence d’age avec Ronnie. Et cela permet d’intégrer Niles à l’histoire. 

Dylanesque : Il faut absolument que j'écoute ce podcast ! Et oui, c'est exactement ça qui fait de "Boo!" un bon script de sitcom. Le bonheur de voir se transformer une situation qui nous rend perplexe en quelque chose de solide qui explore les doutes de personnages qu'on connaît très bien. Et où tout le monde se retrouve impliqué. Tout le monde ou presque. Daphné...

Drum : On peut se plaindre du traitement des personnages féminins de la série, Daphné a mal évoluée et est cantonnée au gag visuel du générique de fin (mais je me demande si ce n’était pas due à la grossesse de Jane Leeves) et Roz, toujours efficace, n’est qu’une machine à vannes qui disparaît aussi soudainement qu’elle est apparue. Cependant, il faut se rendre à l’évidence : la série fonctionne le mieux lorsqu’elle est centrée uniquement sur les relations entre les trois hommes de la série. Alors que la demande en mariage de Martin est aussi inattendue que drôle, elle est mise en profondeur par la réflexion de Frasier qui ne peut imaginer la vie sans son père dans la pièce d’à côté. C’est touchant, drôle et bien amené surtout pour un épisode centré sur Frasier en clown. 


Dylanesque : Oui, cette fin d'épisode est très touchante. Comme tu l'as dit, même si Daphné et Roz ont eu leurs moments de gloires respectives, les trois Crane n'ont jamais occasionnés de mauvaises scènes une fois réunis dans la même pièce, surtout lorsque l'humour se mêle à l'émotion. Je pourrais citer de nombreux exemples d'épisodes qui suivent le même fonctionnement et ils font tous partie de mes favoris ("You Can Go Home Again [S03E24] et "Dial M For Martiin" [S06E03] me viennent à l'esprit). C'est de nouveau le signe d'une ultime saison réussie quand on voit les scénaristes revenir aux thèmes des débuts, aux origines. Quand la boucle se boucle ou que l'histoire se répète. On avait commencé avec une colocation difficile entre Frasier et son père et voilà que, onze ans plus tard, la séparation (qui sera un jour inévitable) est très émouvante, même quand elle mentionné avec juste un regard ou un dialogue plein de non-dits. Ronnie et les enfants du couple Niles/Daphné sont synonymes de changements, et il semble que c'est Frasier qui risque d'en souffrir le plus. En attendant de trouver son changement à lui... 

Drum : J’aime la structure en trois en actes de cette saison qui s’occupe, dans les deux premiers temps, de préparer la fin heureuse de Niles et Martin mais qui accentue la solitude Frasier. Tout change dans cette dernière saison, sauf Frasier. On le voit se lancer dans la nouvelle aventure de son cabinet, mais ce ne vaut pas la naissance d’un enfant ou un mariage. Cette saison de Frasier reste ma favorite grâce à des épisodes comme Boo !. Au pire, Frasier est une farce bien écrite. Au mieux, et très souvent dans cette saison, la structure fine et appliquée de la série met en avant un fond beaucoup plus sérieux. On ne sent pas que la nostalgie à l’approche de la fin de série, on sent une réelle tristesse d’un personnage bloqué dans un statu quo. La sitcom impose une structure à répéter jusqu’à la fin de la série, il est très rare de voir l’impact de cette structure sur l’évolution d’un personnage. Frasier ne pouvait pas se marier en fin de saison 2, et avoir des mômes en période de sweeps, cela aurait trop changer l’ADN de la série. Mais là, sans cette restriction, les scénaristes ont savamment su adresser l’impact de la solitude d’un personnage qui apparaît de plus en plus triste. Et tout ça, en restant très drôle et sans altérer le charme de la série.

Dylanesque : Et c'est à partir de cet épisode que les choses commencent à redevenir intéressantes. Et qu'après une deuxième moitié pas toujours très fine, la série se lance vers une dernière ligne droite prometteuse. La semaine prochaine, on vous parlera de Charlotte !

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