7.01 Time Zones


Mad Men est l'équivalent en série d'un grand morceau de Bob Dylan. Elle est unique, dit quelque chose sur son époque, dit quelque chose sur nous-même, nous parle du temps qui passe et de la Mort/Apocalypse qui vient, nous hante longtemps après l'écoute et nous laisse avec plus de questions que de réponses. Elle n'est pas figée mais grandit en même temps que nous grandissons et on peut y projeter à loisir tout ce qui nous traverse la tête, tout ce qui nous torture. C'est une série à regarder l'âme grande ouverte comme on peut compter sur Bob et tous ses doubles nous ouvrir l'esprit. 

Des analogies comme celle-ci, je vais avoir l'occasion d'en faire d'autres d'ici la fin de la série, qui est désormais fixée. Séparer une saison en deux, je suis pas contre, car je sais que je peux faire confiance à Matthew Weiner pour faire ce qu'il veut sans que j'ai à m'en plaindre. David Chase et Vince Gilligan avaient réussi le pari et comme ça rallonge le plaisir, je dis oui. Tout comme les dernières saisons des Sopranos et de Breaking Bad, cet ultime retour place notre héros à l'extérieur pour mieux qu'il regarde à l'intérieur. Pour Tony, c'était sur un lit d'hôpital. Pour Walt, c'était dans flashforward, le jour de son anniversaire. Pour Don Draper, c'est littéralement dehors, sur un balcon new-yorkais, dans la froideur de janvier 1969. Et on ne va pas reprocher à Mad Men d'être aussi littéral ou de jouer autant avec son symbolisme. Il n'y a rien de surprenant ou de maladroit dans cette scène : nous voyons le monde changer et Don s'éloigner du monde depuis le tout premier épisode, c'est son évolution naturelle. Elle a pris un tournant plus sombre la saison dernière avec une violente chute professionnelle et on poursuit donc dans la noirceur car cette saison sera crépusculaire, forcément. 

Ce n'est pas pour autant qu'elle sera dénué de luminosité. La Californie n'est pas un nouveau terrain de jeu pour les scénaristes, qui l'avaient toujours exploré à merveille par le passé ("The Jet Set", "The Good News" ou bien "A Tale Of Two Cities") mais ce n'est plus seulement un lieu d'évasion, c'est désormais un lieu de travail. Après avoir multiplié les acteurs avec la fusion l'an dernier, voilà qu'on multiplie les lieux avec une agence séparée à travers le Continent, de manière très manichéenne : un hiver chaud contre un hiver froid, le jour contre la nuit, Los Angeles et New York quoi. Alors que c'est là-bas qu'il échappait à son quotidien et à Betty auparavant, Don fait désormais le trajet pour retrouver Megan et on ne peut pas dire que le séjour lui soit vraiment bénéfique pour le moral. 

C'est l'occasion pour lui (et pour nous) de découvrir à quel point sa vie est devenue médiocre (même s'il est toujours bon pour faire semblant en société) : en une seule journée, il est se retrouve face au succès grandissant d'une femme sur laquelle il n'a plus vraiment d'emprise, même quand il lui offre des cadeaux. Il se retrouve face au succès grandissant d'un ancien subordonné qui est s'en sort bien mieux que lui (le Pete Campbell californien est ma nouvelle chose préférée à la télé). Dans l'avion qui le ramène à la maison, il se confie à une Neve Campbell superbe comme il se confie rarement et n'aura même pas la force de succomber à ses vieux démons. L'excuse, c'est qu'il doit travailler et là, on découvre que son travail, c'est de jouer les Cyrano pour Freddy Rumsen en attendant de récupérer son ancien poste. L'Amérique change toujours, c'est comme ça, mais Don ne changera plus, il ne peut que sombrer désormais. Peu importe le fuseau horaire, le temps va le rattraper. Pour l'instant, il s'assoit au bord du précipice pour pleurer, observant le monde de l'extérieur, cherchant une solution pour refaire une entrée. Mais demain, il pourrait très bien sauter de ce même balcon. 

"Why are you making it so hard? Open the door and walk in." Tiens, même le remplaçant de Don en rajoute une couche. Sauf qu'il s'adresse à Peggy, celle qu'on aurait aimé voir remplacer Don. Et non, la véritable héroïne de la série doit encore se coltiner des hommes condescendants, qui ne prennent pas son opinion au sérieux et refuse de la voir comme une égale. Tant qu'il y aura un type comme Lou à l'agence, elle sera la deuxième roue du carrosse. Tant qu'il y aura un Ted pour lui briser son coeur, il y aura de la solitude dans son foyer et des larmes. Pauvre Peggy. Mais ce qui est bien avec elle, c'est que contrairement à son ancien mentor, on ne peut qu'espérer la voir remonter la pente. Mad Men, c'est deux trajectoires inversés et on attaque la dernière ligne droite. Connaissant Matthew Weiner, mieux vaut ne pas s'attendre à un truc linéaire. 

Mieux vaut ne pas s'attendre à voir Roger s'assagir, mieux vaut ne pas trop crier victoire quand Joan en remporte une, mieux vaut attendre et voir. Elles sont rares les séries où l'on peut attendre, observer et ressentir autant de choses, celles que l'on nous montre très franchement et les autres, plus discrètes. C'est rare aussi que je compare une série à Dylan. Si la septième saison était l'un de ses albums, il se pourrait bien au vu de ce season premiere que ce soit "Time Out Of Mind". Les amateurs comprendront. 

Tout ça pour vous dire que, sans aucun doute, "Time Zones" est le début de la fin. Oui, j'enfonce des portes ouvertes (et je file la métaphore). Oui, je fais des métaphores et des analyses de comptoir. Mais je fais ça avec Mad Men depuis l'ouverture de ce blog, depuis qu'après avoir visionné le pilote, j'ai eu envie d'écrire sur les séries pour de bon. Peut-être que les portes de DylanesqueTV fermeront en juin 2015, à la fin de ma septième saison, moi aussi. Mais on a encore un bout de chemin à faire ensemble et avec cette galerie de personnages éparpillés, au sens propre comme au sens figuré.

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