Bilan Saison 3

Sam: What do you want, Norm?
Norm: A reason to live. Keep 'em coming.
Je ne sais pas si c’est dû à une déprime post-Mad Men ou à un planning séries plutôt désertique, mais je me suis enfilé cette troisième bien plus rapidement que prévu.


En plaçant la dynamique Sam-Diane au centre du récit pour mieux la faire exploser lors du season finale, les scénaristes prenaient des risques : comment refaire exister ces deux-là séparément sans tomber dans la redite ? Comment faire basculer notre attention de ce duo fédérateur vers le reste de la distribution ? Comment continuer d’explorer une formule gagnante sans tomber dans une routine de sitcom trop molle ? Dès le season premiere, cette troisième saison balaye toute inquiétude et démarre sur les chapeaux de roue. On y rencontre Frasier Crane, un personnage qui allait exister pendant encore une vingtaine d’année et Kelsey Grammer fait une forte impression dès le départ dans le rôle d’un psychiatre amouraché de Diane. Les problèmes d’alcool de Sam sont revisités et les conséquences de sa rupture avec Diane sont exploités à la fois pour le rire et pour l’émotion. Et surtout, leurs camarades de Cheers ont enfin l’occasion de leur voler la vedette en toute liberté. L’idéal pour vous parler de cette saison, c’est de sélectionner une poignée d’épisodes liés à des moments forts dans le parcours des personnages. Une poignée d’épisodes qui montrent bien la diversité de la série, sa richesse de ton et sa capacité à exploiter son décor avec une créativité sans cesse renouvelée.

Frasier – S03E01/S03E02 Rebound
Frasier: Carla, why do you keep on building walls between yourself and everyone else?
Carla: Have you taken a good look at everyone else?
Frasier: Touché.

Le 27 septembre 1984, les téléspectateurs américains font connaissance de Frasier Crane sans savoir que le personnage allait squatter leur petit écran jusqu’au 13 mai 2004. Moi, c’est avec le pilote du spin-off Frasier que j’ai découvert le psychiatre et le voir faire ses premiers pas dans cette troisième saison est comme de voir un prequel. Ce qui est saisissant, c’est que dès sa première apparition, le personnage est déjà très bien définie et on comprend immédiatement comment Kelsey Grammer a pu s’imposer autant. Tout ce qui nous fera aimer autant Frasier est déjà là : sa grandiloquence déplacée, son arrogance très fragile, son humour snob et ses excès de rage contrôlés. Après la rupture d’un couple phare, voir l’un des amoureux rendre l’autre jaloux avec un nouvel amant est un passage convenu dans une sitcom, un « trope » bien connu (ex : Jim et Karen dans The Office, Ross et Julie dans Friends). Ici, le troisième angle du triangle amoureux se voit accorder d’emblée une personnalité et plutôt qu’être un pantin dans la dynamique Sam/Diane, il est un personnage à part entière. Un concurrent crédible, auquel on s’attache et qui permet, pendant un moment, d’évacuer toute réconciliation entre Diane et son ancien amant car le nouveau n’est pas juste un figurant.

C’était un pari risqué car Frasier aurait facilement pu devenir antipathique pour le public, un obstacle irritant pour ceux qui n’espèrent que les retrouvailles de leur couple favori. Au lieu de ça, il s’impose aussi bien dans cette intrigue sentimentale qu’au sein des habitués du bar. Oui, la bonne idée, dès « Rebound », c’est de faire interagir Frasier avec les autres, ouvrant ainsi de nombreuses possibilités car chaque habitué est un potentiel cas à étudier pour le jeune psychiatre. « Rebound » est donc à la fois un moyen parfait de relancer la série et d’introduire un nouveau personnage de manière organique et convaincante. Welcome Frasier ! Ou plutôt welcome back Frasier !

Sam et Diane – S03E19 Behind Every Great Man
Diane: Uh, not this again. It's starting to sound like a broken record.
Frasier: Oh, now you're saying that I'm redundant, that I repeat myself, that I say things over and over.

Un disque rayé : ça aurait pu être l’impression laissé par la dynamique Diane/Sam si les scénaristes n’avaient pas plus d’un tour dans leur sac concernant ces deux-là. Après avoir passé une saison entière à disséquer et dépeindre longuement l’échec de leur relation amoureuse, ils décident de ne pas trop tirer sur la corde du triangle amoureux. Plutôt que de nourrir l’envie d’une réconciliation trop convenue, les deux anciens amants deviennent pires ennemis et passent la plupart des épisodes à se balancer des vacheries. L’émotion étant redistribuée aux autres personnages, Sam et Diane deviennent des éléments purement comiques, presque des faire-valoir parfois. Et ce qui rend leurs échanges si drôle c’est que les méchancetés qu’ils s’envoient ne sont pas gratuites : ils connaissent parfaitement les faiblesses de l’autre et s’en amuse, quitte à en tirer profit. Cette relation d’amour vache permet donc à la fois de ne pas tomber dans le piège de la redite et de laisser Frasier et le reste de la bande prendre le devant de la scène.

Cela dit, quand un épisode entier s’intéresse à l’état de leur relation post-rupture, c’est un vrai plaisir. Surtout quand c’est Ken Levine et David Isaacs, maître du quiproquo en sitcom, qui s’en charge (revoyez « Room Service » dans Frasier si vous ne me croyez pas). Le pitch est simple mais se complique très vite avec beaucoup de malice : Sam veut sortir avec une femme cultivée et confie à Carla qu’il est vraiment amoureux d’elle et prêt à en apprendre plus sur la peinture pour la séduire. Diane entend la conversation et pense que son ex parle d’elle et qu’il veut la reconquérir. Elle n’est pas insensible à l’idée et quand il lui propose de rester un soir après son service, elle pense qu’il va l’amener en virée romantique alors qu’il a besoin qu’elle tienne le bar pendant qu’il s’évade avec sa vraie prétendante...


On observe les malentendus s’enchaîner les uns après les autres, chacun étant plus succulent que le précédent, jusqu’à la révélation finale. C’est du théâtre magistral, un exercice très dur à exécuter mais qui tient la route tout du long et permet de nous redonner envie de voir Sam et Diane ensemble pour mieux se foutre de nous ensuite. Un classique. Bien sûr, quand Sam et Diane finissent en fin de saison par véritablement avoir envie de remettre le couvert, on est presque un peu déçu. Mais la graine de cette réunion est si bien plantée dans la farce de « Behind Every Great Man » que l’on y croit et qu’on est prêt à revisiter cette relation si centrale de la série. Espérons que la saison suivante ne propose pas une redite. 

Carla – S03E13 Whodunit?
« I'm in love with someone else. I don't know his name. I never even met him yet. But I've had this really clear picture of him in my mind for what seems like forever. I mean, he is gonna walk into this bar one night... well, not walk, really, more like swagger, you know? Confident, but not cocky... He's okay lookin' but he's no pretty boy. He's a swell dresser. He's got on this... burgundy leather jacket. He's got cherry Life Savers in one pocket and a pack of Camels in the other. He's tryin' to quit 'em both, but he can't. His nose... it's broken in all the right places. And he's got this scar on his chin that he won't talk about. He cracks his knuckles all the time, it drives me up the wall but what are ya gonna do. He doesn't talk much... doesn't have to. He falls for me. Hard. I hurt him a few times. He gets over it. We get married. So, uh, you see, it'd be a little messy if I was already married when he got here. »

Les épisodes centrés sur Carla sont rarement les plus enthousiasmants. En particulier quand Nick, son ex-mari, est de passage. Dan Hedaya a beau être amusant à l’occasion, son personnage n’apporte en général rien de neuf si ce n’est le même gag en boucle (c’est un salaud mais Carla l’aime bien quand même). « Whodunit » est différent. Cette fois, c’est un chic type qui s’amourache de la serveuse. Un éminent psychiatre, mentor de Frasier, qui est prêt à épouser Carla et dont elle tombe enceinte à la surprise générale. En vingt petites minutes, les scénaristes parviennent à rendre crédible cette idylle surprenante et à humaniser sans trop forcer le trait notre irascible serveuse. Quand celle-ci réalise que malgré tout le bien que peut lui procurer une relation enfin basée sur le respect, elle finit par avouer avec courage à son prétendant qu’elle recherche autre chose. Qu’elle est prête à poursuivre son rêve quitte à passer à côté d’une relation saine aussi bien sentimentalement que financièrement. C’est à la fois la force et la faiblesse des personnages de Cheers, ce qui les rend terriblement humains et touchants : ils n’abandonnent pas leurs rêves, quitte à nourrir les pires regrets. Et un bar, c’est un endroit parfait aussi bien pour être confronté à la réalité des autres que pour fuir la sienne. Que ce soit avec de l’alcool, avec les histoires d’un pilier de comptoir ou la promesse d’une rencontre éphémère. Dans « Whodunit ? » qui, comme souvent, débute comme une blague et se termine avec mélancolie, Carla refuse le compromis et préserve sa dignité. Si j’aime la voir balancer des vacheries à Diane ou Cliff, c’est ce côté plus fragile de sa personnalité qu’il est passionnant de revisiter à l’occasion. 

Coach – S03E06/S03E07 Coach In Love
“Irene, I'm not a rich man, I'm not a young man, I'm not a handsome man, I'm not a tall man, I'm not a strong man, I'm not a talented man, I'm not a well travelled man, I'm not a smart man, I'm not a milk man, I'm not a fat man, I'm not a gingerbread man, I'm not a...”

Le 12 février 1985, Nicholas Colasanto meurt de problèmes cardiaques, des soucis qu’il traînait comme un fardeau depuis déjà longtemps. Il suffit d’observer son amaigrissement au fil des épisodes pour supposer de cette douloureuse épreuve. L’acteur a eu la lourde tâche d’incarner un imbécile heureux et, malgré toutes les limites d’un jeu pas toujours subtil, de le rendre terriblement attachant. Coach était l’âme de Cheers et « Coach In Love » est un bel hommage à un personnage qui était un excellent faire-valoir. Dans ce double épisode, le barman a un coup de foudre pour une femme qu’il décide d’épouser sur le champ avec toute la naïveté qu’on lui connaît. Comme ses amis, cette union simple comme bonjour nous réchauffe le cœur. Sauf que lorsque que sa dulcinée gagne au loto et s’éloigne aussitôt de lui, on est aussi peiné que ses amis. La pureté d’esprit de Coach, jusque là utilisée pour nous faire marrer, est l’occasion ici de moments très durs où le pauvre bougre n’arrive pas à accepter que son idylle est terminée. Ses rares moments de lucidité sont un tire-larmes et quand il décide courageusement de ne plus répondre aux coups de téléphone de son amoureuse, c’est une victoire douce-amère comme Cheers sait si bien nous les offrir.

La dernière apparition de Coach sera dans « Cheerio Cheers ! », un remake du season finale de la deuxième saison où Diane doit à nouveau quitter Sam et où le couple nous refait avec succès le coup du long dialogue nocturne qui en dit long sur les multiples facettes de l’amour. Coach vient prendre la serveuse dans ses bras pour lui dire au revoir et c’est un adieu à un personnage qui va forcément nous manquer. Sans lui, je crains un déséquilibre : comment trouver l’arrogance intellectuelle de Diane charmante sans avoir un Coach pour qu’elle s’attendrisse et se fasse plus pédagogue ? Comment avoir un Cliff qui raconte n’importe quoi à qui veut bien l’entendre sans un Coach qui veut bien l’entendre ? Cheers n’est qu’une sitcom et saura facilement retomber sur ses pattes, engageant Woody Harrelson pour remplacer Colasanto et incluant sa mort dès l’ouverture de la saison suivante. Mais Coach est irremplaçable et « Coach In Love » reste son plus beau moment.

À noter que cet épisode contient un « previously on » très inventif, un exercice avec lequel les scénaristes semblent beaucoup s’amuser et explorer toutes les possibilités. Au début de la deuxième partie de « Coach in Love », on se ballade dans Boston où chaque personnage raconte à ses proches les mésaventures de Coach : Carla à ses enfants, Cliff à sa mère, Norm à son chien plutôt qu’à sa femme, etc… Mais à aucun moment, on entre dans leur intimité, on reste à l’extérieur et c’est un procédé très malin et économique. Même chose pour le « previously on » du season premiere où les diapos du voyage de Cliff en Floride sont l’occasion de nous remettre intelligemment dans le bain. Qui sait encore faire ça avec autant d’inventivité ? Il faut dire qu’à l’époque, sans Internet, les spectateurs avaient bien besoin de ça à moins d’avoir une mémoire impeccable.

Cliff – S03E04 Fairy Tales Come True
« I hear there's a tribe of men in the Middle East called the Eschonites, they're entirely celibate, they live without women. Rumour has it, they are the happiest men in the world. Tomorrow, I'm going to send for their brochure. »

Même procédé pour l’ami Clifford Clavin : en l’espace d’un épisode, on transforme le sidekick champion de la loose en personnage émouvant et tragique. Et là aussi, c’est un coup de foudre qui sert à propulser la blague vers le drama. En effet, le soir d’Halloween, le facteur fait la rencontre d’une jeune femme avec laquelle il parvient à établir une connexion. Le grand timide profite de porter un masque pour avoir confiance en lui et prouver à ses camarades qu’il est capable d’aligner deux mots devant le sexe opposé. C’est une jolie petite victoire, et c’est réconfortant de voir les camarades de Cliff l’aider à réussir son coup plutôt que de l’humilier comme d’habitude. Sauf que le lendemain, quand il faut enlever le costume, il prend peur. Et il se trouve que sa conquête est exactement comme lui. Ce qui donne une résolution mignonne comme tout où deux grands empotés des sentiments parviennent à rétablir une simple et jolie connexion humaine. Il aura fallu plus de deux saisons pour que la lâcheté de Cliff ne soit pas juste un prétexte à des gags et devienne une vraie intrigue exécuté avec justesse. Les défauts des habitués de Cheers peuvent à tout moment se transformer en qualité et c’est une moralité qui ne cesse d’être exploré de manière joliment sensible. Dommage que l’on ne revoit pas l’âme sœur de Cliff et que cette relation disparaît dès l’épisode suivant. Mais le personnage méritait ce focus et j’espère que la série nous offrira d’autres moments comme celui-ci en sa compagnie. 

Mon seul bémol avec l’épisode, et j’imagine que c’est sensé se produire parfois avec une série aussi vieille, c’est son rapport à l’homosexualité. Comme il n’arrive pas à vaincre sa timidité pour s’adresser aux femmes, les camarades de Cliff se moquent de lui en le « traitant » de gay. Et le postier se sent aussitôt insulté et fait tout pour prouver que ce n’est pas le cas. C’est pas la première fois que la série fait ce genre de raccourcis : quand l’amitié entre Norm et Cliff devient trop sensible, ces deux-là préfèrent prendre leur distance plutôt que d’être pris pour des homosexuels. La virilité d’une époque et d’un lieu comme un pub à Boston est évidente mais les scénaristes sont un peu paresseux, surtout qu’avec un épisode comme « The Boys In The Bar », ils étaient presque sur la bonne voie. Et quand on a un personnage comme Diane Chambers dans les parages, c’est l’occasion ou jamais d’en faire la voix de la raison sans tourner le sujet à la dérision sans arrêt. Mais bon, j’imagine qu’elle a déjà pas mal de boulot avec le sexisme latent qui l’entoure. Ce serait sûrement trop lui demander de devoir à la fois détruire les mauvaises habitudes de Sam Malone, le père spirituel de Barney Stinson et de vaincre l’homophobie de ses clients. Espérons qu’à l’avenir, Frasier pourra l’aider un peu…

Norm – S03E11 Peterson Crusoe
Coach: Norm. Normie, you want to hear a crazy, hopeless dream? I wanted to play baseball, and uh, maybe coach a little you know, and then afterward tend bar in a nice place. And look what happened to me?
Sam: Coach, that's exactly what happened to you.
Coach: Oh yeah. No wonder I'm such a happy guy.

C’est bien sûr le coup de génie de la série : faire de l’humour avec une bande de gens tristes. Un bar est un décor de sitcom parfait et, si Balzac écrivait une comédie humaine à plusieurs caméras, elle ne serait sûrement pas très éloignée de Cheers. C’est l’endroit où, comme nous lorsqu’on lance un épisode, chacun traîne sa misère et cherche un peu de réconfort auprès d’amis. C’est un repère familier, un endroit chaleureux où l’on noie sa solitude. Et le spécialiste en la matière, c’est bien sûr Norm. Un mariage pas très heureux, un boulot de merde et des heures passées à s’enfiler des pintes au comptoir en distribuant des remarques sarcastiques à qui veut bien l’entendre. Ca fait de lui à la fois le clown sur lequel les scénaristes peuvent facilement se reposer pour un bon mot mais aussi un putain de clown triste.

Quand la série explore cette tristesse, ça donne souvent de beaux épisodes, comme ce « Peterson Crusoe » où Norm décide de saisir l’opportunité de quitter son quotidien médiocre pour aller vivre sur une île et réaliser son rêve. Sauf que non : il prend peur et, alors que ses amis le pensent loin de Boston, il se cache dans le bureau de Sam et a trop honte pour affronter ceux qui viennent d’applaudir son audace. Jusque là, les situations sont surtout cocasses surtout qu’en arrière plan, Diane et Carla s’affrontent dans un combat de serveuses assez marrant, où Coach joue les arbitres. Le plus émouvant, c’est quand Norm se confie à Sam et réalise qu’au final, le plus courageux, ce n’est pas de suivre ses rêves, c’est d’être capable de les mettre de côté. Il préfère être heureux en continuant de fantasmer derrière sa bière plutôt que d’être déçu si son fantasme s’avère être un échec. C’est plus facile mais c’est aussi plus cynique, plus dur à accepter et franchement triste. Bien sûr, le tout se termine sur une plaisanterie qui détend l’atmosphère et tout le monde se resserre une bière en rigolant et en utilisant Cliff comme éternel bouc émissaire. Mais la tristesse est toujours là et sera toujours le socle très discret mais essentiel d’une série avec beaucoup d’humanité.

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