7.14 Person to Person

"People just come and go and no one says goodbye…” 
Et oui Don mais pourtant, c’est bien fini. Et si personne ne dit au revoir, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une fin mais d’un nouveau départ.

La réussite de cette scène finale, c’est qu’elle est à la fois parfaitement satisfaisante et tout à fait ouverte. Un équilibre difficile à trouver mais Matthew Weiner s’en sort haut la main, on lui souhaite en tout cas de ne pas avoir à se justifier autant que son mentor David Chase. Qui a besoin de réponses quand les questions soulevés par ce montage sont aussi passionnantes ! Chacun est libre de les interpréter à sa guise, selon sa sensibilité face à la série et sa vision du monde. Les plus terres à terres seront convaincus que grâce à son illumination, Don imagine la plus célèbre campagne publicitaire de Coca Cola, la baleine blanche qu’il parvient enfin à dompter, ce qui lui procure enfin paix, satisfaction et sourire. Les plus cyniques se diront que, tandis que Don baigne dans une énième renaissance loin de la publicité et que le rêve des années soixante se termine, l’emprise du consumérisme sur l’Amérique est devenue tellement irréversible que ce rêve s’est lui-même transformé en machine à vendre. Avec l’aide des mad men qui auront transformé l’espoir en outil de vente, Coca Cola et d’autres pourront désormais utiliser l’Espoir pour promouvoir leurs produits. Les meilleurs choses dans la vie n’ont pas de prix mais c’est pas ça qui va nous empêcher de les vendre. On peut même mêler le cynisme et le terre à terre en se disant que cette publicité (qui, pour info, est réellement sorti de l’agence McCann en 1971) est le coup de génie qui propulsera Peggy Olson.

Plus simplement, on peut juste y voir une manière d’exacerber les thématiques explorés par la série pendant 92 épisodes et de mettre en parallèle les contradictions d’un homme et d’une société sans pour autant nous dire comment les juger ou ce qu’il faut en penser. Dans le pilote, Don expliquait à Rachel Menken que l’amour fut inventé par les publicitaires pour vendre du nylon. Mais quand il se lève pour réconforter le pauvre homme qui confesse être seul au monde, c’est d’amour dont il a besoin. Comme nous, il est complexe, il évolue, cherche des échappatoires, se complaît dans sa situation, se perd à nouveau, revient au point de départ puis prend un nouveau départ. L’homme qui saute d’un building dans le générique se retrouve assis confortablement dans son fauteuil à la fin mais peut-être qu’il sautera à nouveau. « Happiness is a moment before you want more happiness ». Qu’on nous la vende en bouteille ou qu’on la trouve nous même lors d’une retraite new age, c’est à nous de la saisir selon notre définition du bonheur, selon notre parcours, notre identité. Don vient de s’en trouver une nouvelle d’identité, « a new you », et ce plan final nous laisse au début de quelque chose. À nous d’imaginer quoi. Comme l’amour et le bonheur, demain n’existe pas, c’est à nous de l’inventer. En utilisant un symbole fort, ce montage nous offre un instant à observer comme bon nous semble, en y projetant notre relation avec les personnages, avec la société et avec nous-mêmes. C’est ce que Mad Men a su faire de mieux.


Et « Person To Person » est d’ailleurs un best-of de ce que Mad Man sait faire de mieux (c’est d’ailleurs pour ça que je vais citer pas mal d’épisodes précédents, tel un « greatest hits »). Toutes les grandes thématiques de la série sont revisitées : la connexion avec les autres, le fossé entre nos désirs et la réalité, la solitude et les secondes chances. Après une belle ascension professionnelle où, comme le prédisait Roger dans « Lost Horizon », Peggy parvient à garder la tête haute dans l’enfer McCann, la voilà enfin confronté à sa plus grande peur : la proximité avec les autres. Cela donne une conversation téléphonique avec Stan qui est une belle récompense pour les fans (et soyons honnête, pour les shippers comme moi) et est un bel épilogue, drôle et réjouissant, au parcours de mademoiselle Olson. Le timing comique d’Elizabeth Moss quand elle se retrouve sans voix après la déclaration de Stan ! Alors peut-être que cette relation, si chouette sur le papier, est vouée à l’échec. Peut-être que l’avenir de Peggy, c’est de devenir elle aussi un requin de McCann capable de pondre une campagne comme celle de Coca-Cola. Mais à nous de voir, tout ce dont on peut être sûr, c’est du chemin qui aura mené Peggy ici et qui fut l’un de plus beaux parcours d’apprentissage que j’ai pu voir sur mon écran. Qu’elle termine, pour le moment, avec un compagnon plutôt que toute seule, c’est une belle victoire et une avancée par rapport à son ancien mentor dont elle ne reproduit pas les erreurs. Elle aurait pu fuir et rejoindre Joan, saisir un échappatoire pour tout recommencer ailleurs. Mais non, Peggy Olson n’est pas Don Draper. Elle semble décidée à rester et à construire quelque chose.

Ca n’empêche pas leur dernière conversation d’être très touchante. C’est probablement le moment que j’attendais le plus dans ce final tant leur relation reste l’une des plus passionnantes de la série. Contrairement à ce que laissait espérer le titre de l’épisode, l’au revoir se fait ici à distance car c’est le téléphone qui permettra à Don de faire ses adieux aux femmes de sa vie (les trois femmes de sa vie, si on est d’accord avec la théorique avancée par Ted dans « Severance »). Avec Peggy en ligne, on le retrouve dans le même état qu’à la fin de « The Suitcase », bouleversé et se confessant en larmes à son ancienne protégée. Un Jon Hamm poignant y fait la liste des méfaits de son personnage nous permettant de revisiter des moments clés de son parcours, de son usurpation d’identité (« Nixon Vs Kennedy ») à la trahison dans les yeux de sa fille (« Favors »). Ayant bien retenu la leçon, Peggy sonne presque comme l’ancien Don quand elle lui ordonne de revenir à la maison et d’oublier ses erreurs passées. « Get out of here and move forward ! It will shock you how much it never happened » (“The New Girl”). Après avoir essayé à nouveau de l’imposer à une Stephanie qui ne tombera pas dans le panneau, Don suivra son propre conseil, en l’améliorant : il ira de l’avant mais, cette fois, en acceptant ce qu’il est. En embrassant littéralement ce qu’il ressent, comme il le fait lors de la séance confession du séminaire, avec ce brave type, son double. Il avait besoin d’entendre une dernière fois la voix de Peggy et aujourd’hui, elle est définitivement celle de la raison. C’est un peu grâce à lui, c’est aussi malgré lui. C’est toute la complexité de leur relation qui se termine avec une épiphanie à retardement et deux trajectoires opposées. Tout ce que j’avais en tête pendant ce coup de fil, c’est leur danse sur Sinatra dans « The Strategy » et finalement, c’était ça leur véritable dernière scène.


La grande tournée d’adieu téléphonique a débuté plus tôt par une autre femme de la vie de Don qui n’est plus une petite fille maintenant. Qui, quand on la verra pour la dernière fois, sera là pour soulager sa mère dans une épreuve difficile et ce sera à la fois une belle preuve de maturité et aussi une position assez tragique pour celle qui est destiné à suivre sa propre voie, si l’on reprend les mots de Betty la semaine dernière (remarquez comme chaque sentiment ressenti devant la série est souvent une dualité ou même une contradiction). En tout cas, Sally n’a plus besoin de son père et bientôt, saura se débrouiller sans sa mère. Elle s’est affranchie et termine la série en restant celle qui aura le plus grandie. Souvenez de la petite fille qui pleurait après la mort de son grand-père (« The Arrangements ») et qui se montre incroyablement digne face à la disparition annoncée de Betty. C’est ça qui est beau quand on est gamin : malgré tout le cynisme, malgré tout le déterminisme, l’espoir de changer y est le plus crédible, le plus frais. Même si c’est le cas, on peut facilement croire qu’il n’est pas encore trop tard. L’avenir appartient à la jeunesse ouais. Et Sally, encore plus que Peggy, en fut un bel exemple, la gamine puis l’adolescente la plus juste et la plus inoubliable du petit écran. Je souhaite à Kiernan Shipka la meilleure carrière possible.

Le coup de téléphone le plus immédiatement triste, celui qui en tout cas m’aura fait le plus pleurer, c’est l’adieu de Don à Betty. Ou plutôt l’adieu de Betty à Don. Oh ce n’est la première fois que ces deux-là se séparent mais finalement, c’est peut-être la plus douloureuse. Don vient d’apprendre que son ex-femme a un cancer et il semble décider à endosser à nouveau le rôle du sauveur et à venir à la rescousse, au moins pour ses enfants. Mais Betty, plus clairvoyante que jamais à l’approche de la mort (son franc-parler fut toujours sa plus grande qualité) lui demande de mettre son ego de côté et, pour une fois, de rester en dehors de tout ça. Pas parce qu’il fuit ou qu’il est un père ou mari absent mais parce qu’elle lui demande. Parce que c’est la meilleure chose à faire. Quand il réalise qu’elle a raison, Don ne sait plus quoi répondre. Et d’un seul coup, les larmes viennent parce que ce coup de fil se transforme sans prévenir en adieu. Et d’un seul coup, Betty réalise ce qu’elle vient de dire et l’irrévocabilité de la situation. Alors ils pleurent en silence comme deux enfants qui furent follement amoureux il y a plus d’une décennie. Et on pleure avec eux. On pleure avec Jon Hamm et January Jones, on pleure de la tristesse mais aussi de la joie car on en revient à cette dualité, la force du récit.


C’est comme ça qu’on se retrouve avec une fin douce-amère pour Joan qui, si elle réalise enfin son rêve de diriger son entreprise, se retrouve à nouveau seule. Encore une fois, un homme de sa vie l’abandonne et la laisse seule et digne, son enfant dans un bras, le téléphone dans l’autre. Une femme du monde, celle qu’elle a toujours voulu être et qu’elle est devenue à force de courage, à force d’être endurcie par chaque putain d’épreuve qu’elle a pu traverser. Sa dernière conversation avec Roger est délicieuse et celui-ci résume plutôt bien le mal qui nous saisit sans arrêt : le problème de timing. Ce fut le cas avec leur relation maudite qui se termine pourtant sur une jolie note d’amitié et de soutien mutuel. Et de la rigolade car on ne pouvait pas en attendre moins des dernières apparitions de l’homme dont chaque one-liner restera au panthéon. Marie Calvet aura au moins permis que l’ultime boutade de ce bon vieux Roger se fasse dans la langue de Molière ! J’aime imaginer qu’un très vieux Roger traîne encore dans les rues de Paris, une baguette sous le coude et du sarcasme à revendre. Et qui sait ? C’est peut-être Joan qui produira pour McCann la fameuse publicité Coca-Cola... Quoi qu’il arrive, je lève mon verre à Christina Hendricks et John Slattery, impeccables jusqu’au bout dans leur interprétation de deux personnages qui, chacun à leur façon et parfois ensemble, furent d’inoubliables âmes torturés qui tiennent toujours debout après de nombreuses batailles.

Je parlais de best-of et c’est aussi le cas pour une autre force de la série : l’humour. « Person To Person », aussi triste qu’il soit parfois, n’en manque pas. Déjà, c’était aussi déconcertant que marrant d’avoir Brett Gelman reprendre son rôle de Go On. Et approprié de voir un Harry Crane disparaître avec une boite de cookies sans se douter une seule seconde du mépris affichés par ses collègues. Un Ken qui cherche une dernière fois à exploiter son ancienne agence et qui s’en sort plutôt pas mal cette fois ! Et l’au revoir de Pete à Peggy m’a laissé souriant tellement leur relation toxique s’est transformé en quelque chose de respectable, deux vieux camarades se saluant avec révérence et une réplique cadeau pour les fans. T’es quand même un sacré sentimental et fan-pleaser ma vieille crapule de Matthew Weiner ! Merci pour toutes ces belles années putain.


Et pour une série qui m’a toujours marqué pour sa capacité dingue à retranscrire la mélancolie, « Person To Person » se termine sur une note plutôt apaisée et tournée vers l’avenir : sur un score plutôt grandiose de Michael Carbonara, les Campbell s’envolent vers de nouveaux horizons, Joan est la plus belle femme moderne du monde, Roger refait joyeusement sa vie, Peggy et Stan sont amoureux dans la plus grande agence de pub et Don sourit. Et on en revient à ce que je disais au début, à chacun d’interpréter cet avenir : l’avion se crashe car Bob Benson est aux commandes, Peggy et Stan se séparent, la réinvention de Don en gourou de l’amour est un échec, Sally devient junkie, Roger a une crise cardiaque en goûtant un croissant, la boîte de Joan fait banqueroute. À chacun d’imaginer la suite avec cynisme ou pas, avec l’idée d’un espoir sincère ou d’un espoir Coca-Cola. Ou les deux. Comme le monde est complexe et que nous aussi, j’ai envie de dire les deux.

J’ai aussi envie de dire que Mad Men va beaucoup me manquer. Je l’ai découvert en 2007, via un article enthousiaste de Blackie sur pErdUSA. Il faudra attendre l’été suivant pour que j’ai une connexion Internet me permettant de dévorer la première saison et d’enchaîner sur la suivante. Le pilote m’avait laissé une putain d’impression car les seuls dramas que j’avais pu voir jusqu’alors, c’était Six Feet Under et ER. C’était un soir de canicule, le 22 juin 2008, juste après avoir vu les pilotes de « 30 Rock » et « Pushing Daisies » (lol). Et « Smoke Get In Your Eyes » m’a donné la motivation nécessaire pour débuter ce blog. Avec la longue liste que j’ai publiée ces dernières semaines, j’ai revisité tous les moments les plus marquants de la série et expliqué en long et en large tout ce qui m’a plu chez elle. Je ne peux pas m’empêcher de renchérir en parlant cette fois des souvenirs du visionnage car une bonne série, elle se transforme en repère d’une période de ta vie.

Et en juin 2008, je venais d’avoir mon bac et une nouvelle vie s’ouvrait à moi. Je me souviens d’avoir vu « Meditations on an Emergency » enfermé dans mon petit appart d’étudiant minuscule alors qu’une pluie torrentielle s’abattait dehors. Je me souviens avoir savouré « Shut The Door, Have A Seat » juste avant Noël 2009, le regardant deux fois dans la même journée, une fois tout seul, une fois avec mon colocataire, deux fois avec la même excitation. Je me souviens être revenu d’un voyage en Espagne un jour plus tôt en 2010 pour ne pas manquer le season premiere de la quatrième saison. Je me souviens de l’attente terrible avant d’avoir le droit à la cinquième saison et la récompense que fut « A Little Kiss ». Je me souviens qu’après « Commissions and Fees », je n’ai pas réussi à sortir chez moi pour rejoindre des amis car mon moral était au plus bas. Je me souviens que j’étais malade quand j’ai vu « The Crash » et que j’ai ainsi partagé à fond les hallucinations de Don et ses collègues. Et je me souviens qu’à la fin de « Waterloo », j’ai applaudi puis j’ai pleuré. Et ce que je me souviens surtout, c’est de toutes les nuits où, après avoir vu un épisode, je suis resté sur un nuage, cherchant la musique appropriée pour accompagner mon spleen ou ma rêverie, pour que je revisite dans ma tête ce que je venais de voir. Parfois, la série m’offrait elle-même la chanson dont j’avais besoin, que ce soit « Tomorrow Never Knows », « Bye Bye Birdie » ou « My Way ».


Et maintenant qu’est venu l’heure d’écrire mes dernières lignes sur Mad Men (la série que j’aurais le plus chroniqué dans ces pages et merci de m’avoir suivi dans mes nombreuses dithyrambes maladroites de grand passionné), il va à nouveau falloir trouver un morceau approprié. Allez, comme Don, au final, je me refais pas. Ce sera du Dylan, dédicacé à Don Draper.

"Pointed threats, they bluff with scorn
Suicide remarks are torn
From the fool's gold mouthpiece
The hollow horn plays wasted words
Proves to warn
That he not busy being born
Is busy dying
Advertising signs that con you
Into thinking you're the one
That can do what's never been done
That can win what's never been won
Meantime life outside goes on
All around you.
For them that must obey authority
That they do not respect in any degree
Who despise their jobs, their destinies
Speak jealously of them that are free
Cultivate their flowers to be
Nothing more than something
They invest in.
And if my thought-dreams could be seen
They'd probably put my head in a guillotine
But it's alright, Ma, it's life, and life only."

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