Bilan Saison 2

Je ne connais pas suffisamment l'Histoire de la télévision américaine pour l'affirmer mais j'ai bien l'impression que cette deuxième saison était franchement osée. Sauvée miraculeusement d'une annulation, Cheers aurait pu se reposer sur ses lauriers en exploitant en mode "fan-service" le couple tant attendu formé par Sam et Diane. Au lieu de ça, on tient là vingt-deux épisodes qui sont une variation autour du même thème : l'échec d'une relation amoureuse. 


Et les scénaristes ne perdent pas de temps : à peine leur couple phare établi que les problèmes sont là. C'était à prévoir finalement, avec deux caractères aussi différents, deux projets de vies à l'opposé. Leur histoire était maudite dès le début mais on y a cru car ils se sont embrassés et on l'a voulu à fond. Le coup de génie, c'est l'alchimie entre les deux acteurs et la magie des contraires qui s'attirent. Surtout quand les contraires sont aussi complexes et que chaque épisode permet d'approfondir un peu leurs contradictions. D'un côté, on a une Diane en pleine soif de savoir mais qui cherche aussi une certaine stabilité sentimentale. De l'autre, un Sam très fragile (son alcoolisme est peu mentionné mais toujours en toile de fond) qui compense en jouant les gros durs. Au bout d'un moment, tout ça fait des étincelles et pour couronner le tout, ils ne sont pas aidés par la pression sociale d'un lieu comme Cheers où la moindre dispute est l'objet de ragots et où chaque habitué vient donner son avis pour finir bien souvent par envenimer le conflit. 

Du coup, du moment de joie ressenti à la fin de Showdown, et derrière les rires qui sont toujours bien présents bien entendu, il y a une vraie noirceur dans le traitement de la relation amoureuse à laquelle je ne m'attendais pas du tout. Un sentiment de fatalité car on sent très rapidement que la rupture est proche et peut éclater à n'importe quelle moment. De quoi entretenir une tension dramatique tout au long de la saison, tout en nous réservant à l'occasion quelques moments plus légers ou tendres. Un peu comme dans une vraie relation, avec un début fracassant mais une réalité qui nous rattrape rapidement. Une belle intimité quand on se réfugie dans son jardin secret (l'appartement de Diane est le seul décor autre que celui du bar) mais le regard des autres qui pèse sur nos rapports à l'extérieur. La deuxième saison de Cheers est presque l'équivalent, en plus marrant car on reste sur un territoire de sitcom, de l'album Blood On The Tracks de Dylan : une étude très précise et cruelle de l'apogée très éphémère et de la chute très prévisible d'une relation amoureuse. Il suffit d'avoir vécu ça une seule fois pour pouvoir s'y identifier, s'en émouvoir et en rire parce qu'au final, avec le recul, c'est jamais si grave. 


La force de cette longue rupture, c'est aussi de ne pas être forcé à choisir un camp. Si Diane a souvent raison dans la plupart des affrontements, Sam n'est pas non plus un gros beta machiste en permanence. Comme je le disais, leur personnalité est complexe et leurs rapports le sont encore plus. Ce qui fait que parfois, on va se mettre à questionner les agissements de l'un plutôt que de l'autre. D'autres fois, on ne saura même pas de quel côté notre balance morale doit pencher tellement c'est finement écrit. Et quand l'épisode est un peu moins dense et plus maladroit, tant pis, on sera de tout coeur avec Diane et on se moquera gentiment de cet idiot de Sam qui a encore fait des bêtises. Ou l'inverse : on plaindra Sam en se disant que Diane ferait mieux de descendre de ses grands chevaux. De manière générale, ce long arc reste de qualité assez constante. 

Le meilleur exemple reste tout de même "Fortune And Men's Weight", le dix-septième épisode, ma variation favorite sur ce thème. L'arrivée d'un gadget qui prédit le futur dans l'enceinte du pub est d'abord l'occasion pour chaque habitué de faire un gag qui lui correspond et de s'amuser des prédictions de la machine. Jusqu'au moment où la machine en question vient mettre un grain de sable dans les rouages très fragiles et déjà un peu rouillés du couple formé par Sam et Diane. S'ensuit une belle discussion d'environ six minutes où, encore une fois, la théâtralité du dispositif sitcom multi-cam permet une superbe performance du duo d'acteurs et une immersion très touchante dans leur intimité. Chacun y expose ses doutes et déconstruit peu à peu leur raison d'être ensemble. La vraie rupture n'arrivera que lors du season finale, mais c'est là que les choses se jouent et c'est à la fois très drôle. J'ai passé toute la saison à me réjouir de ces moments où les scénaristes laisse le couple interagir avec de longs dialogues qui ont toujours su naviguer entre moments de vacheries et moments d'honnêteté. Ted Danson et Shelley Long y sont toujours impeccables. 


Heureusement, l'échec de la relation ne signifie pas que du temps perdu pour Sam et Diane. Cet arc, il nous parle aussi de deux personnages qui grandissent et apprennent l'un de l'autre. Qui essayent sans cesse d'être de meilleurs personnes, aussi difficile que ce soit. Faire perdurer une flamme amoureuse, c'est aussi apprendre l'art du compromis et savoir faire de la place en soi pour recevoir un peu de l'autre (n'y voyez pas que une métaphore sexuelle !). À la fin de la saison, suite à leur dispute la plus violente (elle s'achève même en une épique session de claques volontairement grotesque), Diane quitte le bar et laisse Sam seul derrière le comptoir. Seul avec le tableau qu'un vilain peintre à réalisé avec la jeune serveuse comme modèle. Face à toutes ses bouteilles, Sam pourrait facilement se remettre à boire et ouvrir son carnet d'adresses pour reprendre immédiatement ses mauvaises habitudes. Au lieu de ça, il se met à contempler la peinture et lâche un "wow" d'admiration. Quand personne ne regarde, Sam est capable d'émotion face à l'art. C'est tragique car Diane n'est plus là pour en témoigner. Mais c'est aussi plein d'espoir car au final, il a changé. Ce n'était pas qu'une histoire d'amour, c'était aussi une histoire d'amitié. 

Et c'est une autre thématique que la saison va explorer en utilisant toute sa joyeuse troupe de personnages : on aura une belle "bromance" avec Sam et Norm ("No Help Wanted") et aussi entre Norm et Cliff, qui a rejoint le cast principal et s'impose comme un pilier de bar sur lequel compter. Tandis que Carla évolue peu mais à la droit à des épisodes centrés sur elle réussis ("Affairs of the Heart"), Coach obtient de beaux moments d'émotions et reste le coeur de Cheers. C'est grâce à sa douce innocence que Sam ou Diane, dans leurs pires moments d'égoïsme, peuvent se rallier à une bonne cause et être de bons amis. La série nous offre aussi des épisodes qui sortent un peu du format habituel en prenant la forme de petits contes moraux assez surprenants. Je pense notamment à "Where There's A Will" qui tourne autour de la cupidité ou bien "Coach Buries A Grudge" où Coach enterre un vieil ami qui s'avère être la pire personne de l'univers. La cérémonie d'adieux se termine par une récitation collective d'"Amazing Grace" qui sort de nulle part et qui, pourtant, vient tendrement nous réchauffer le coeur. 


Comme on est en 83-84, pas mal de choses ont vieillies, aussi bien dans les mœurs que dans la forme que dans la forme, avec un rythme parfois particulier quand on n'y est pas encore habitué. Mais le fond est intemporel et tant qu'il y aura des couples qui s'aimeront puis ne s'aimeront plus, il y aura des spectateurs pour aimer cette deuxième saison et le très bel arc de Sam et Diane. Son traitement plutôt sombre et réaliste de la part des scénaristes ne les aura pas déservi : en peu de temps, la série est devenu un hit et le renouvellement pour une troisième saison se fit sans soucis.

J'ai hâte de la regarder, surtout qu'on y rencontre un monsieur que je connais déjà très bien et qui est tout à fait recommandable : un certain Frasier Crane...

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