Bilan Saison 5 (1/2)

Avec l’ami Gibet, on vous propose de revisiter la cinquième saison de Louie. Elle était plus courte et elle a moins fait parler d’elle que la précédente. Est-ce pour autant qu’elle était moins réussie ? On va tâcher d’en discuter, épisode par épisode.

S05E01 Pot Luck

En pleine crise existentialiste, Louie essaye de sociabiliser lors d’une soirée entre parents d’élèves. Mais, par erreur, il se retrouve au milieu d’une secte en pleine cérémonie…


Dylanesque : On a pas mal reproché à Louis CK de s’être égaré avec sa quatrième saison : des arcs trop ambitieux, des exercices de style plus sérieux mais pas très drôles et, surtout, une scène bien gênante de baiser forcée. Quand je dis « on », je parle des critiques en général parce que moi perso, je n’avais quasiment aucun reproches à faire à la série si ce n’est cette scène clairement maladroite qui avait un peu sabordé mon enthousiasme pour le couple formé par Louie et Pamela. Un peu agacé par les critiques, le comédien avait alors annoncé que la suite sera plus resserrée et plus légère.

« Oh my god, i’m a boring asshole now ! » dit-il à son psychiatre dans ce season premiere qui abandonne la crise d’existentialisme, de nostalgie et d’amour pour placer Louie dans une succession de situations embarrassantes : une erreur d’appartement qui le conduit au cœur d’une étrange cérémonie, une partie de jambes en l’air avec une femme enceinte qui perd les eaux en plein coït… Si Louie a peur d’être devenu chiant, le New York dans lequel il évolue est toujours aussi vivant et plein de personnages hauts en couleurs. C’est d’ailleurs le contraste entre sa mine défaite et l’énergie qui l’entoure qui entraîne souvent le rire dans « Pot Luck », le voir être spectateur passif d’un monde qu’il s’efforce à explorer pour ne pas trop déprimer. Et même si on a clairement ici un retour à une forme plus classique et plus ouvertement comique, le spleen est toujours en toile de fond et le moment où Louie observe des musiciens de rue est drôlement touchant : il aimerait être plus enthousiaste mais ne sait pas comment faire. Et si on est pas au niveau d’une Lena Dunham qui ne peut s’empêcher de répondre aux critiques à chaque scène de Girls, on peut tout de même voir une sorte d’auto-commentaire face à un Louie plein de bonnes intentions mais qui est la victime de malentendus et qui endort son psy en lui parlant trop ouvertement de ses problèmes.

Tu l’as senti cette auto-dérision ? Est-ce qu’on a affaire ici à un nouveau départ, à un retour aux sources ou, plus simplement, à une continuité ?

Gibet : Pour ce qui est de la scène si fatidique du baiser forcée, je suis pas sûr de la trouver maladroite. Ce serait une maladresse à quel niveau ? Scénaristique ? La relation Louie-Pamela, c'est des viols en permanence. C'est souvent moins littéral que ça, mais ces deux-là n'arrêtent pas de se forcer à faire des trucs qu'ils n'ont pas envie, de prendre plaisir à s'humilier de toutes les manières imaginables. Il y a une séquence un peu après ou un peu avant dans la saison 4 où Pamela jette absolument tout ce qu'il y a chez Louie sans le consulter puis le clashe à fond quand il se plaint. C'est pas beaucoup moins violent. Qu'il y ait un viol concret à un moment de leur relation, ça ne dénote pas, c'est dans la continuité du reste. Si on veut chouiner, c'est toute la relation qu'il faudrait dénoncer, et les deux sont autant coupables et autant victimes. En plus, juste avant, il y a un autre viol, avec la meuf d'Europe de l'Est que Louie contraint à la baise. De ça ne découle pas une idylle mais un gros gros malaise, et on saura jamais vraiment de quoi il retourne. Face à son européenne mutique, Louie ne pige rien, on lit dans ses yeux "elle est tarée cette meuf !!!" (pour ne pas dire "elles sont tarées ces meufs !!!") et il n'envisage pas comme possibilité que ce qui a brisé l'alchimie c'est la baise contrainte. Rien ne dit d'ailleurs qu'il sait qu'il a contraint - la fin efface les moyens, puisqu'il y a eu sexe pense-t-il c'est que de toute manière elle n'était pas contre. Louie n'apprend rien, et le malaise consécutif à la baise contrainte n'empêche pas Louie de recommencer quelques épisodes plus tard.


Qu'est-ce qu'il y a de mal là-dedans, en terme d'écriture ? C'est extrêmement juste, au plus proche du réel, impure et inconfortable comme la vraie vie. La maladresse serait morale alors ? Louis CK et Pamela Adlon en interview repoussent le terme de viol, expliquent qu'ils ont essayé de faire une scène marrante. C'est dix fois plus intéressant comme attitude que n'importe quelle ligne indignée sur la séquence. On a envie d'en savoir plus, de revoir la séquence en la prenant sous un angle burlesque. Bien sûr que le consentement c'est crucial, mais quel est le rapport ? Louie c'est pas un spot de prévention, un manuel de savoir-vivre, c'est une série, et une série qui a la qualité exceptionnelle d'être amorale. Où est-il écrit que l'art doit être responsable ? Il y a probablement des trucs à redire sur la saison 4 - j'en garde un sentiment d'inachèvement, avec notamment ce long Elevator qui est beaucoup plus excitant dans ses premiers épisodes que dans ses derniers, la sauce monte et puis pouf pas grand-chose (je me demande si c'était pas fait exprès ? il faudrait tout revoir) - mais le procès pour viol est nullissime. 

Maintenant, "Pot Luck". Le "Oh my god, i'm a boring asshole now !", je l'ai pas reçu comme une réponse aux critiques, plutôt comme une adresse de Louis CK à lui-même, lassé de sa propre mélancolie. Allez, on arrête de geindre, et on écrit une petite saison bien fun. C'est même pas vraiment une rupture par rapport à la saison précédente. Il me semble que la série a toujours été aléatoire et imprévisible, dans son ton et dans sa manière d'aborder le récit. Il y avait des arcs dans la saison 4, mais pas que. Il y avait du sérieux dans la saison 4, mais pas du tout que. Pareil pour la série en général. Ce que Louis CK fait le plus souvent en saison 5, c'est des sortes de coq à l'âne de cause à effet, Louie va là et ça entraîne ça qui entraîne ça qui le mène là qui lui fait faire ça qui entraîne ça etc. Ce n'est pas nouveau dans la série, par exemple Model, de la saison 4 (!), était fait sur ce schéma-là. Et si on n'a plus tellement d'épisodes coupés en deux comme il y en avait jusqu'en saison 3, ça paraîtrait pas hors de propos que Louis CK se remette à en faire pour la saison 6 ou 21 (après une saison 20 très polémique en trois épisodes de deux heures où Louie par pur hasard se découvre pédophile). Y'a pas de rupture - et donc pas de retour aux sources ou de nouveau départ - puisque Louis CK continue à changer le format en fonction de ce qu'il a à y mettre. Quant à la manière dont il faut recevoir tout ça, en rire ou en pleurer, c'est toujours à chacun qu'il revient de décider. Tu vois du spleen, moi je vois de l'étonnement face au réel. Chacun fait sa petite sauce. 

Ce qui m'a le plus amusé dans cet épisode - je me souviens pas de la scène de rue dont tu parles - c'est que quelque part Louis CK donne raison aux gens de la secte du mauvais appartement. Tous les inconnus de la cérémonie sont doux et cordiaux alors que celle qui l'a réellement invitée est super agressive. Quand c'est à son tour de parler dans la cérémonie, Louie peut dire un truc idiot, c'est reçu avec bienveillance. Quand il arrive chez son hôtesse, il se fait engueuler, et se serait fait engueuler quels que soient ses paroles et ses actes. Si on ouvre la brèche, ça dit quelques trucs assez inédits sur les rites, aussi bidons soient-ils. Je retiens aussi le poulet, d'abord cuisiné par Louie, puis acheté à KFC en substitut. C'est certainement une mauvaise raison d'aimer Louie mais j'aime la façon qu'a Louis CK de filmer la bouffe et surtout la jouissance de la bouffe. Quand je mange un truc tellement bon que c'est comme un orgasme, je repense systématiquement à la séquence de la saison 1 où Louie gobant de la glace s'exclame AAAAAH BABIES WITH AIDS I WANNA SHIT RIGHT IN MY OWN FACE. Il a trouvé l'expression parfaite de l'orgasme alimentaire. 


Si je devais formuler une petite réserve, et c'est une réserve qui m'est revenue plusieurs fois au long de la saison 5, c'est que certains accidents sont tellement typiques de la série qu'on ne les reçoit plus dans toute leur puissance. Le coup de la femme enceinte shootée aux hormones qui déballe son fardeau de femme enceinte puis se met à sangloter puis réconfortée par les compliments de Louie lui demande de baiser à fond puis ça lui fait perdre les eaux j'ai l'impression que, même si c'est très bien joué, filmé, écrit, on a "déjà vu". Si c'était le premier épisode de Louie, je suis sûr que j'aurais fait WHAAAAAAAAAT mais là c'est atténué par plein de scènes pas identiques mais légèrement semblables. Ca ne veut pas forcément dire que Louis CK se répète, simplement que son rapport au monde est devenu familier. C'est dommage, mais inévitable, quand une série télé dure. 

Dylanesque : J’ai pas eu beaucoup d’orgasmes alimentaires dans ma vie, faudra que tu me cuisines un truc à l’occasion. Et c’est ma morale, très facilement influencée, qui a joué dans mon rapport avec le traitement du couple Louie/Pamela. La fameuse scène fut considéré comme un viol par la plupart des critiques et c’est tellement un gros mot que ça laisse pas beaucoup de manœuvre pour interpréter ce moment différemment, pour y voir l’humour dont parle CK et Adlon dans leur interview. Sauf quand on a un esprit critique et une rhétorique aussi affutée que toi. Oui, l’art n’a pas vocation d’être responsable, c’est ton avis, c’est le mien. C’est pas celui de tout le monde et moi, quand je sais pas quoi penser d’un truc, ça me fait peur alors je vais facilement me ranger dans l’avis général. Je suis content de pas avoir été allemand dans les années 30. Et puis il faut pas oublier la scène du bain qui concluait la saison précédente, un mélange d’humiliation et de tendresse assez caractéristique de leur relation à ces deux-là. D’ailleurs, passons à l’épisode suivant, qui nous les remet sur le devant de la scène.

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S05E02 A La Carte

Un jeune comédien pas franchement drôle demande conseil à Louie. Au restaurant, Pamela expose à Louie sa vision d'une relation amoureuse "à la carte". 


Dylanesque : En parlant de formule familière, on revient ici à celle que l’on commence à bien connaître mais qui permet toujours à Louie de nous surprendre : trois vignettes indépendantes. La première nous parle de caca, la seconde de comédie et la dernière d’amour. Tu veux commencer par quoi ?

Gibet : Je pense pas pouvoir te procurer d'orgasme alimentaire, c'est très personnel - moi ça me le fait notamment avec les donuts au speculoos du Lézard Vert (22 Rue Lenepveu 49 000 ANGERS), le beurre de cacahuètes onctueux, le saucisson de qualité (celui au canard vendu par lot de trois pour 10€ dans les marchés de Noël) ou les makis de Carrefour Barentin quand ils sont distribués gratuitement en échantillon (c'est que dans ce cas-là ils sont frais, tout juste préparés, contrairement à ceux que tu peux acheter au même endroit) - mais c'est pas dit que ça te le fasse avec ces aliments-là, il faut que tu trouves par toi-même ta voie vers l'orgasme alimentaire. Par contre si tu veux je peux te sucer. 

Et je rebondis là-dessus plus que pour la blague car il y a un plan dans A La Carte (pour ce zode je n'ai pas eu sentiment de déjà vu) qui lie directement sexe et bouffe, celui fantasmatique sur les seins qu'on saupoudre de parmesan. Là, clairement, y'a plus de distinction entre les jouissances du corps, on sait plus ce qui est premier, la bouffe, le sexe, est-ce que Louie désire le sexe car c'est aussi bon que la bouffe, ou l'inverse ? Ce qui est bon aussi dans ce dialogue au restaurant, c'est que Louis CK est fort pour traquer les limites du garçon moyen moderne (je m'inclus dans cette catégorie). C'est un peu impressionnant et beaucoup rafraîchissant, sa lucidité et son honnêteté. Y'avait déjà ça dans l'épisode de la Fat Lady, "You know what’s funny? I flirt with guys all the time. And I mean, the great looking ones, like the really high caliber studs? They flirt right back. No problem. Because they know their status will never be questioned. But guys like you never flirt with me because you get scared that maybe you should be with a girl like me." Dans A La Carte, Louie il a grave envie de jouir, de ce qu'il veut et quand il veut, mais en même temps il veut imposer un cadre dans lequel il pourra pas faire ça, alors que rien ne l'y oblige. Objectivement c'est absurde, mais en pratique on voit ça très souvent.


J'aime que ce soit suffisamment ample pour qu'on puisse ne pas être d'accord. Bien sûr Pamela a raison de Louie, mais on comprend la position de Louie et si un "pro-couple" voit ça, il pourra dire que Pamela le maltraite ; bien sûr la Fat Lady a raison de Louie, mais on comprend la maladresse de Louie et on a tout à fait le droit de trouver la Fat Lady relou sur les bords. On peut trouver Louie faiblard de céder sa main à cette meuf qui vient de lui gueuler dessus, ou sympa de réparer l'humiliation qu'il a causé. En bref, Louis CK n'est complaisant envers personne, ni positivement (par l'auto-glorification), ni négativement (par l'auto-humiliation). Je crois qu'il obtient ce résultat en ne se donnant jamais le dernier mot et plus généralement en ne donnant pas de dernier mot. Dans Louie on ne court pas vers une résolution, vers une nouvelle unité - comme pouvait le faire caricaturalement les voix-off conclusives de Desperate Housewives - on va plutôt vers une confusion. Typiquement, au sortir d'un épisode de Louie, on est plus souvent en train de se demander ce qu'on a vu, que de se dire "ah ! c'est bien vrai ce qu'il nous dit là !". Pamela se fout de la gueule de Louie, il finit par accepter la relation "à la carte", mais est-ce que c'est satisfaisant ? Est-ce qu'ils sont d'accord au fond ? Est-ce que Louie a appris quelque chose ou il a juste dit oui pour être tranquille ? 

On saura jamais alors je passe à un truc un peu plus palpable : la séquence d'intro sur le caca ! C'est un des moments les plus drôles de la série je crois. J'aime beaucoup dans Louie ce procédé récurrent (mais pas systématique) qui consiste à mettre en scène l'imaginaire sans le dire. Je m'explique : mettons que dans Scrubs, JD ait été dans la même situation - on aurait eu un flash fantasme où on l'aurait vu par exemple dans une parodie de film de guerre en mode "laissez-moi ici les gars je suis un poids, tu prendras soin de ma femme Turk ? je dois faire cacaaaa argl" et hop on serait retourné à la réalité où JD a très envie de faire caca mais est à la caisse du supermarché. Y'a jamais ça dans Louie. Quand les poubelliers, au début de la saison 4, débarquent dans la chambre de Louie et défonçent tout, ça n'est pas réaliste, ça n'est pas probable - ça met directement en image quelque chose comme le sentiment d'agression ressenti quand le camion poubelle te réveille le matin. La part entre le réel et l'imaginaire n'est jamais délimitée et c'est ça en grande partie qui fait la saveur de l'univers de la série (on en reparlera sûrement avec l'épisode des cauchemars, qui s'amuse beaucoup avec l'étrangeté habituelle de la série pour nous perdre). C'est une façon assez inédite de mettre en scène une subjectivité à l'écran, et ça marche super pour cette séquence héroïque et grotesque de course contre le sphincter. 

Dylanesque : On est bien d’accord : la scène d’intro est à mourir de rire. J’ai beau avoir vu Broad City et IASIP cette année, je me suis quand même payé mon plus gros fou rire depuis début 2015. Et on ne le dira jamais assez : Hadley Delany et Ursula Parker, les deux gamines, sont excellentes. Plus elles grandissent, plus leur jeu est nuancée et plus elles illuminent chacun des scènes où elles apparaissent. Dans le genre casting d’enfants, c’est un petit miracle qui ne cesse de surprendre. Je serais d’ailleurs curieux de savoir comment les véritables gamines de Louis C.K. abordent cette représentation à l’écran.


La relation « à la carte » proposée par Pamela est, à mon sens et objectivement parlant, une très bonne idée. Surtout pour deux personnes qui arrivent à un certain âge et qui ont un rapport aussi complexe et parfois malsain. Mais c’est pas parce que je trouve que c’est une bonne idée, très mature, que je suis capable de l’accepter. L’image d’un couple plus traditionnel continue de me faire bander même si je n’y crois pas vraiment. L’envie de revenir sans arrêt auprès d’une femme que l’on aime malgré la torture qu’elle peut nous faire subir, je le comprends tellement que ça ce dialogue a résonné aussi juste pour moi que celui de l’épisode « Subway/Pamela » avec la déclaration d’amour de Louie au marché aux puces. Alors le fait qu’il finit par accepter ce que lui expose Pamela même si en vrai, c’est un compromis, c’est terriblement juste. Et comme tu le décris très bien, c’est une nouvelle façon pour lui de donner la parole à tout le monde et de ne donner raison à personne. C’est une démarche pleine d’empathie tant il est rare de voir un auteur blanc de presque 50 balais capable de projeter des émotions sur à peu près n’importe qui. C’est aussi ça qui rend ce jeune comédien aussi pathétique que touchant.

Dans sa relation avec Pamela, Louie n’est pas le loser qui n’a pas confiance à lui à la Ted Mosby qui finira par trouver son âme sœur malgré tout, quitte à forcer la main au destin. Louie, c’est plutôt le mec qui n’a pas confiance en lui et s’accroche à n’importe quelle illusion parce qu’il sait bien au fond de lui que son âme sœur n’existe que dans son cœur, que le réel est bien complexe et imprévisible et que le destin, c’est n’importe quoi. Elle représente un peu ça Pamela d’après moi, avec son franc-parler et sa lucidité permanente (limite étouffante parfois mais qui fait du bien à se prendre dans la gueule) : une remise en question permanente du romantisme et de toute forme d’acquis. Elle-même ne sait pas toujours ce qu’elle veut, elle-même est parfois tenté par ce que Louie peut lui offrir de plus classique. Mais toujours, elle finit par renvoyer à Louie non pas ce qu’il veut mais ce dont il a peut-être besoin : du recul, de la dérision, du piment. Et même si j’avais la mine aussi défaite que Louie en l’écoutant, j’apprécie avec le recul l’espoir qu’il y a derrière sa proposition, sa propre illusion : celle de croire qu’on peut imaginer de nouvelles formes de relations, que la vie n’est pas un éternel recommencement à subir mollement.

Mention spéciale pour le travail fait sur le film « d’auteur » que Louie et Pamela vont voir au cinéma. Louie aurait pu ne pas nous montrer l’écran ou utiliser quelque chose d’existant. Il va jusqu’au bout de son délire de réalisateur en filmant sa parodie/hommage au genre avec un noir et blanc somptueux et un visage d’actrice que l’on trouvera, au choix, creux ou bouleversant. Ou les deux. Ouais, c’est comme ça qu’on savoure le mieux Louie : à la carte.

Gibet : Tout à fait d'accord sur Hadley Delany et Ursula Parker, elles sont incroyablement sexy. Euh. Talentueuses. Je voulais dire talentueuses. S'il y a bien un truc qu'on ne peut pas retirer à Louis CK c'est son petit génie du casting. Je pense aussi à David Lynch dans la trilogie du Late Show, aux guests en général qui ont toujours quelque chose à faire (jamais de coucou gratuit pour afficher une connivence), au flash-back de la saison 4 où Louie et sa femme sont joués par des jeunes beaucoup plus beaux et beaucoup plus blancs. On sent que Louis CK est disponible à toutes les surprises à l'étape du casting et de l'écriture, on est loin des annonces "cherche blonde 1m64 yeux verts dents du bonheur" - vous êtes géniale madame mais vos yeux sont bleus au revoir. Ce qui renforce la drôlerie de la séquence du caca, c'est qu'on a rarement (jamais ?) vu les filles solidaires de leur père, ça accentue par rupture de l'habitude le côté dérisoirement épique.

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S05E03 Cop Story

Louie croise la route de Lenny, un vieux pote devenu policier. Ensemble, ils vont voir un match de basket-ball mais très vite, Louie découvre la violence de son pote. La tension monte quand il perd son arme de service… 


Dylanesque : J’étais très inquiet de voir Michael Rapaport au générique de cet épisode, dans le rôle du flic. Il faut dire que son dernier passage sur FX était assez abominable (la cinquième saison de Justified) et que ce n’est pas, de manière générale, un acteur que je porte dans mon cœur. Heureusement, Louie CK semble avoir bien saisi les limites de jeu de son camarade et exploite juste comme il faut ses capacités. Tel un Astier qui parvient à sublimer un Christian Clavier ou un Manu Payet, nous voilà donc avec un épisode qui repose en partie sur la performance d’un Rapaport dans un rôle qui lui va très bien.

J’avais peur aussi en lisant en amont le pitch de « Cop Story ». Le coup du vieil ami de Louie qui lui en veut d’avoir eu du succès alors que lui est devenu dépressif, c’était déjà le sujet d’un épisode de la deuxième saison, « Eddie », et il était tellement réussi que je craignais la redite en moins bien. Au lieu de ça, on a plutôt une variation sur une thématique que Louie aime bien explorer : comment s’accommoder des obligations sociales et établir une connexion avec quelqu’un de fondamentalement différent ? L’obligation sociale ici, c’est donc le colérique, violent et brutal Lenny. Et lors d’une longue ballade où l’on peut observer deux acteurs jouer vachement bien ensemble, on observe leur relation évoluer vers une résolution très émouvante. Tout ça grâce ou à cause de la perte d’un flingue dans les rues de New York.

Un peu à la manière du cold open – sur lequel on pourra revenir si tu veux – où Louie réalise qu’il est peut-être un vieux con face à la vendeuse de casseroles, on le voit ouvrir traverser plusieurs étapes dans sa relation à Lenny, à cet autre difficile à aimer mais pour lequel il finit, comme nous, à ressentir de l’empathie. Tu parlais d’étonnement face au réel, je dirais même qu’avec cette saison, c’est de la curiosité. Louie s’y retrouve sans cesse confronté à des personnes à qui il n’est pas obligé de parler ou de s’ouvrir émotionnellement mais il finit presque toujours par y saisir une opportunité de grandir. Lenny ici, plus tard ce sera un chauffeur, un comédien relou ou bien son propre frangin. Et Pamela aussi finalement c’est l’occasion pour lui

J’ai aimé comment cet épisode nous parle de dépression, du moment où tu finis tellement par te détester que tout le monde finit par te détester et que tu ne peux plus revenir en arrière –et on peut d’ailleurs s’imaginer, puisqu’il viennent du même milieu, que Louie se dit « Lenny, ça pourrait être moi ». J’ai aimé cette nouvelle ballade dans les rues de New York que Louie filme aussi bien la nuit que le jour. Et j’ai traversé moi aussi un tas d’émotions face à un duo CK/Rapaport très touchant.


Gibet : Tu as cité Broad City alors j'en profite pour digresser : tu trouves pas que Broad City c'est la petite sœur de Louie ? Il y a un certain nombre de gags, de situations, d'irruptions gratuites qui sont dans l'une et pourraient être dans l'autre (et inversement). Dans le cold-open de Cop Story, il y a ce moment où Louie embrasse une tête de mannequin en plastique (ça a l'air improvisé et ça n'a absolument aucun sens) - ça pourrait être dans Broad City. Bien sûr, l'humeur n'est pas du tout la même, Broad City n'a pas la moindre part de mélancolie, les héroïnes ont la flexibilité et la vivacité de la jeunesse, mais il y a ce goût pour l'aléatoire, cette grande attention aux réalités du corps, cette impression qu'au fond rien n'est grave. Ça doit être New York qui parle à travers eux. Je suis en train de rêver d'un spin-off. Une scène de sexe entre Ilana et Louie. Imagine. 

Pour ce qui est de Michael Rapaport, je n'ai de souvenir précis de lui que dans - attention, tiens-toi prêt - La Guerre à la maison, diffusé sur M6 quand j'étais au lycée. Je me souviens très bien de sa tronche et de son cabotinage faciale car la VF était très mauvaise et ça faisait un résultat très étrange, un énorme décalage entre son implication visuelle et l'implication du doubleur. Donc Michael Rapaport dans ma tête = gros lourdaud cabotin. La réussite de l'épisode c'est de nous le rendre sympathique en allant à fond dans cette voie, alors que le plus simple aurait été de lui faire jouer complètement autre chose, un truc peut-être plus subtil, plus immédiatement aimable. Voilà, Michael Rapaport, c'est un crétin, c'est un gros con, mais regardez comme tout crétin gros con qu'il est, il est infiniment humain. J'aime le côté grand huit de l'empathie dans cet épisode. On a déjà vu plein de trucs avec des personnages incroyablement relous mais au fond terriblement attachants, à commencer par The Office, mais ça avait plusieurs épisodes plusieurs saisons pour se déployer. Dans Cop Story, on nous fait ressentir toute la palette en 20 minutes, et avec Louie on s'y perd.

Le cold-open montre bien ce qu'on disait sur la manière dont Louis CK donne la parole à tout le monde, sans faire prévaloir une parole sur l'autre. Dis-moi si je me trompe mais il y a un grand nombre de confrontations avec les jeunes dans cette saison 5 non ? Je veux dire, plus que dans les autres. On a l'humoriste nul de l'épisode précédent, cette séquence, les nombreuses séquences où sa fille aînée est beaucoup plus maline que lui (la scène où ils parlent de Orange Mécanique, celle où ils sortent du théâtre), l'épisode avec la pyjama party, la vendeuse de cinnabuns dans l'avant-dernier, la blonde qui l'accueille dans le dernier épisode, et j'en oublie sûrement. Et Louie ne gagne jamais. Sur la page Facebook de la série, pour introduire l'épisode où Louie engueule sa fille à la sortie du théâtre, ils avaient mis ça. Le CM de FX est un peu passé à côté de la scène, car ça donne l'impression que cette phrase est une assertion finale, alors que c'est le point de départ de la dispute, qui sera annihilé à la fin de la séquence. Et c'est amusant de voir que la dispute continue entre les spectateurs dans les commentaires. Bref, ce désir de se montrer dépassé par la jeunesse, c'est une raison de plus pour faire un spin-off avec Broad City. Pleaaaaaase.

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S05E04 Bobby's House

En passant un moment en compagnie de son frère Bobby, Louie réalise que ce dernier est plutôt malheureux. Plus tard, il se fait agresser par une femme dans la rue, ce qui provoque l'hilarité de ses filles. Pamela lui propose alors de maquiller ses blessures...


Gibet : "Bobby's House", c'est l'épisode de la saison où on sent le plus ce sentiment de déjà vu dont je parlais plus haut. Y'a un rythme de sitcom plus classique qui se met en place à force dans cette saison jusqu'à l'épisode 6 inclus, un status quo avec un cast fixe qui fait grosso modo à chaque fois la même chose - le gros frère qui fait des bêtises (se tromper d'enterrement ! oups !), Pamela qui "porte la culotte", les deux filles qui humilient Louie en étant clever pour l'une et quirky pour l'autre - une certaine inconséquence d'un épisode à l'autre (mis à part la relation avec Pam qui évolue un peu) et des variations qui ne seraient que de forme. Ce qui est à la fois bien - parce qu'on se frotte les mains d'avance (dès qu'une scène s'ouvre sur Louie et ses filles par ex on sait ce qu'on va voir et on est contents) - et pas tellement bien - car on regarde pas Louie pour être à l'aise.

Cette séquence de maquillage qui vire au jeu de rôles, en particulier, c'est du déjà vu et, pire, du déjà vu mais refait en moins bien. C'est évident que dans la relation Pam-Louie, c'est Pamela qui détient la virilité. La série nous le montre à chaque fois qu'on les voit ensemble, et même que d'habitude c'est en arrière-plan alors qu'en avant-plan autre chose se joue. Là il n'y a que ça, et c'est surexplicité. C'est beaucoup trop conscient et beaucoup trop volontariste, la séquence n'engendre pas du tout le trouble qu'elle aurait pu engendrer. On est plus du tout dans l'expérimentation, dans l'exercice de style, car ça, ça implique qu'on essaie en supposant mais en imposant pas un résultat. Il aurait fallu faire ça beaucoup plus tôt, ou jamais. C'est triste qu'au fur et à mesure les séries - et je vois pas d'exception, mis à part dans les séries courtes - deviennent trop conscientes d'elles-mêmes, et dans les moments de paresse de lassitude de fatigue se contentent de rejouer leurs tubes.

Il y a un peu de ça aussi dans la séquence où Louie se fait taper par la fille. L'originalité c'est que l'agresseuse est une fille, sinon on a déjà vu Louie confronté à des agresseurs, notamment dans deux séquences géniales, je crois en saison 1 et 2, d'abord un jeune qui vient l'emmerder alors qu'il est dans un fast food miteux avec un date (et la meuf finit par se barrer car Louie se laisse humilier par le jeune), ensuite dans un épisode d'Halloween où des gars profitent de la fête pour terroriser et agresser les gens. Toujours c'était l'occasion de filmer l'hésitation face à l'agression, est-ce qu'il vaut mieux que je me mette en boule comme un hérisson en attendant que ça passe (avec tous les risques que ça implique) ou est-ce que j'agis et je lui défonce sa gueule (avec tous les risques que ça implique) ? Est-ce vraiment neuf, du coup, de mettre une fille maintenant dans le rôle de l'agresseur ? Bin pas tellement. On a compris que Louie était pas viril c'est bon, on peut passer à autre chose.


Dylanesque : Oui, je te rejoins sur l'aspect un peu convenu de l'épisode. On l'a évoqué en long et en large : Louie est une série très libre et ce que je préfère quand je lance un épisode, c'est ne pas savoir où il va nous amener et où il nous laissera, aussi bien dans la forme que dans l'émotion. Devant "Bobby's House", j'étais en terrain connu. C'est pas tous les jours que ce genre de situations arrivent à la télévision mais finalement, c'est peu original à l'échelle de Louie. Je pense pas que c'est forcément dû à la vieillesse de la série, peut-être que Louie CK est en mode "variations sur le même thème" et la virilité est justement un sujet très central dans cette saison. Mais bon, certaines variations sont plus réussies que d'autres et s'il fallait choisir un épisode un peu plus faiblard, je choisirais probablement celui-ci car, en effet, il manque de subtilité et d'un angle un peu excitant. 

Cela dit, la partie où il essaye de redonner le sourire à Bobby est charmante et la présence du frangin cette saison est une bonne surprise. Le personnage est léger et a la même fonction que Lenny et tant d'autres : permettre à Louie de se confronter à des esprits qui ne marchent pas comme le sien et de l'accepter malgré tout. Mais comme Bobby est de la famille, ça ajoute une dimension supplémentaire à cette formule éprouvée et c'est un repère assez réconfortant dans une série qui se soucie peu de la continuité. 

La scène avec Pamela m'a sincèrement émue parce que, mine de rien, on y voit deux personnages très vulnérables, chacun à sa façon. Un Louie qui est tiraillé entre ses efforts pour garder sa contenance face à l'humiliation et qui sait mettre de côté sa virilité par curiosité (ou juste pour plaire à Pamela, à nous de voir). Et une Pamela qui essaye avec ses gros sabots d'être tendre envers Louie, d'ouvrir ses horizons. Elle essaye de faire fonctionner une relation qui, à défaut de ne pas évoluer vers le grand amour imaginé par Louie, peut prendre des chemins de traverses intéressants. Son erreur, c'est d'aller trop loin et quand elle réalise que Louie a besoin d'une tendresse plus grande qu'elle ne pourra lui offrir, elle prend la bonne décision de rompre pour de bon. Une bonne décision à un mauvais moment, certes, mais une bonne décision quand même (surtout que, clairement, on a fait le tour de leur histoire). Les enjeux de cette scène tour à tour embarrassante, émouvante et drôle ("Jornatha" !) sont donc suffisamment complexes pour que j'y trouve mon compte et le rapport de forces entre Adlon et CK suffisamment juste pour que j'oublie un peu qu'il recycle un peu son matériel. C'était beaucoup plus puissant avec Parker Posey, beaucoup plus drôle avec Melissa Leo mais ça reste quand même intéressant à mes yeux, surtout que ça évoque la sexualité d'une manière assez rare. 

Et peut-être que c'est aussi un moyen pour CK d'offrir un miroir à la scène qui a fait tant causer l'an dernier et de répondre aux critiques en déconstruisant peu à peu sa virilité, en inversant les rôles. J'espère que c'est pas juste ça car j'ai vraiment pas besoin de meta dans mon Louie. Pas besoin d'une sixième saison où il répond aux accusations d’agressions sexuelles dont il fait actuellement l'objet, même avec Cosby en guest-star ! 


Gibet : Oui t'as pas tort, j'ai été un peu sévère parce que j'ai parlé en premier, mais si j'avais parlé en deuxième j'aurais nuancé à peu près pareil. Je me rappelle qu'il y a un épisode où une meuf contraint Louie à lui faire un cuni (saison 2 ?), et aussi que quand il va chez le mannequin blond au début de la saison précédente il a pas très envie de coucher mais elle insiste insiste insiste jusqu'à ce qu'il cède. Autrement dit, le viol de l'année dernière était vraiment un viol parmi d'autres, et l'originalité de la séquence maquillage-jeu sexuel ce serait seulement l'inversion des genres, et c'est franchement un peu court à mes yeux. Cet épisode un peu faible est quand même forcément un peu dû à la vieillesse de la série : si Louis CK avait fait le même en saison 1, on aurait trouvé ça superbe. Comme je disais au début, on s'habitue à son rapport au monde et ça nous frappe moins. Mais il est en partie responsable car il y a des épisodes de cette saison totalement inédits, ce qui prouve bien qu'il est toujours capable d'expérimenter. 

Dylanesque : Rendez-vous bientôt pour parler d'un cauchemar, d'une pyjama-party et d'un road-trip...

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