1995-2005 : Comment j’ai découvert la télé US sur la télé FR


Alan Sepinwall a récemment fêté ses vingt ans de critique us en revenant sur ses plus beaux souvenirs passés devant la télévision depuis 1996. À l’époque, il fallait enregistrer chaque épisode sur VHS, les networks dominaient niveau quantité et qualité et on découvrait une nouveauté sans l’aide d’Internet. À l’époque, j’avais six ans et moi, ce que j’aimerais fêter, ce sont mes vingt ans en tant que téléspectateur, de consommateur de fictions. 

Parce que oui, avant de la regarder sur mon ordinateur, je visionnais la télé… sur une télé ! Mes choix n’étaient pas encore dictés par Sepinwall, The AV Club ou la recherche perpétuelle du bon goût mais par Télé Poche ou un pote à la récré. Mes options de visionnage dépendaient uniquement des caprices de diffusion des chaînes hertziennes et de mon beau-père s’il y avait match de foot. Je dis pas que c’était mieux avant. J’aurais tellement aimé avoir Netflix à l’époque pour pouvoir enfin voir Gilmore Girls, bazardée sans explications par France 2. Tellement aimé avoir OCS pour découvrir dès le lendemain de leur diffusion des séries obscures sans avoir recours au téléchargement. Ce que je dis, c’est que, comme tout ce qui est lié à mon adolescence, les découvertes de l’époque avaient un parfum différent et un souvenir qui durera plus longtemps. Permettez-moi d’en partager une dizaine, de vous raconter ce que c’était de découvrir une série américaine à la télévision française entre 1995 et 2005. 

1995 – Les Animaux du Bois de Quat’Sous (France 3)

L’adaptation par la BBC d’une collection de livres pour enfants imaginés par Colin Dann et diffusé chez nous par ces bons vieux Minikeums. Un premier choc cathodique à cinq ans devant le vieux téléviseur de mes grands-parents. Un premier choc qui déclenchera beaucoup de premières fois : première obsession (collection de VHS, magazines, novélisations), premières émotions fortes devant la fiction (la même année, même Le Roi Lion n’avait pas provoqué autant d’émoi) et première fois qu’on regarde un feuilleton dans l’ordre. Encore aujourd’hui, je connais chaque réplique par cœur. Rien que d’entendre le générique et c’est la Madeleine de Proust assurée. L'an dernier, lors d'un séjour parisien, j'ai eu le bonheur de trouver une édition DVD de la première saison dans une petite boutique et j'ai craqué. 

1997-1998 – Hartley Cœur à Vifs (France 2)

La seule fois où j’ai eu un semblant de confiance en moi sur la cour de récré, c’est quand j’ai débarqué avec les cheveux en pics et qu’on m’a surnommé Drazic. Je ne me doutais pas à quel point la route serait longue avant de trouver mon Anita. La seule chose que je connaissais des émois amoureux, je le devais de toute façon à un soap australien débuté en 1994 et rediffusé l’après-midi sur France 2. Les Minikeums, c’était pour les gamins. Du haut de mes huit ans, je préférais désormais prendre rendez-vous au Hartley High et aller en classe en sifflotant le riff du générique. Mon petit cœur fut brisé quand la chaîne déprogrammera son cycle de rediffusion au profit d’une série dont je n’arrivais pas encore à bien prononcer le nom. Une série sur six colocataires newyorkais que je maudissais d’avance…

1999 – Friends (France 2)

… Sans savoir qu’ils allaient devenir de formidables compagnons pendant le reste de mon adolescence. France 2 avait débuté cette rediffusion d’après-midis avec la quatrième saison et je crois bien que le premier épisode visionné était le 4.01, celui où Chandler pisse sur la piqure de méduse de Monica (je m’en souviens car j’avais essayé la même chose l’été suivant, lors de vacances à Noirmoutier). À l’époque, il était presque impossible de découvrir une série avec son pilote. On prenait le train en marche et si le charme opérait, on guettait les horaires de diffusion dans Télé Poche puis on rattrapait notre retard en dilapidant notre argent de poche en coffrets VHS. La sitcom qui remplaça Hartley Cœurs à Vif est vite devenue une obsession et, un an plus tard, Chandler avait pris la place de Drazic en guise de role model. Ca aurait pu être pire, ça aurait pu être Ross… 

2000 – Buffy contre les Vampires (M6)

La plupart des gamins de ma génération vous diront que la Trilogie du Samedi Soir sur M6 est LE souvenir le plus marquant. Sauf que dans mon village du Maine-et-Loire, notre télé ne recevait pas M6. J’ai donc loupé le phénomène X-Files, les voyages spatiaux-temporels de Stargate SG-1 et les usurpations du Caméléon. Je me souviens par contre parfaitement de ma découverte de Buffy, un après-midi, chez mes grands-parents (à nouveau). C’était une rediffusion de la quatrième saison, la chasseuse de vampires venait d’entrer à la fac et sortait avec Riley. C’était exactement comme du Hartley Cœur à Vifs mais en bizarrement plus sombre, plus adulte, plus addictif aussi. Avec des monstres et de la magie ce qui était tout bon pour le tout jeune lecteur d’Harry Potter que j’étais. Je me suis donc mis à attendre chaque mercredi après-midi avec impatience pour aller rendre visite à papy et mamy avec la véritable intention de retourner à Sunnydale. Quand j’aurais enfin M6 à domicile, ce ne sera qu’en 2004, juste à temps pour visionner l’ultime saison. Les VHS et Séries Mag m’auront entre-temps permis de rattraper mon retard. 

2001 – Urgences (France 2)

Avant même d’en voir une seule image, Urgences est un souvenir sonore. Chaque dimanche soir, ma mère s’assurait que j’étais bien au lit avant de regarder les inédits biens trop sanglants pour moi. Sauf que la curiosité de l’interdit m’empêchait de dormir et je ne pouvais m’empêcher de tendre l’oreille et me laisser bercer par le générique et les doubleurs français demandant le fameux « NFS, chimi, iono ». Il faudra attendre 2001 pour que j'y jette enfin un œil, sans que l’hémoglobine ne me le fasse trop tourner l’œil. Le premier épisode que je me souviens clairement avoir regardé en comprenant ce qu'il se passait à l'écran, c'était "Choosing Joï" (5.13), celui qui mettait en place le départ imminent de Doug Ross. Et c'est justement à partir du double épisode mouvementé où Clooney tire sa révérence que je suis devenu accro. Allez maman, je peux regarder les inédits le dimanche avec toi maintenant ? Non, j’avais école le lendemain, il fallait enregistrer et ce putain de lecteur VHS m’a coupé les premières minutes d’On The Beach (8.21). Depuis, Urgences reste ma série favorite;

2002 – 24 (Canal +)

Une “soirée événement”, ça ne veut plus rien dire en 2016. En 2002, quand Canal + diffusait pour la première fois la première saison high concept de 24, c’était vraiment un phénomène. De quoi alimenter les conversations autour de la machine à café et donner enfin envie aux journaux de prendre un minimum au sérieux ce qui était considéré jusqu’alors (et pendent encore longtemps) comme le frère pauvre du 7ème art. Pour moi, l’événement était double : c’était la première fois que je regardais un pilote lors de sa première diffusion française et la première fois que je suivais une série avec mon père, abonné à (feu ?) Canal +. Ensemble, on a suivi les aventures de Jack Bauer pendant trois saisons. Le seul problème, c’est que je n’allais chez lui qu’un weekend sur deux et que je loupais donc douze épisodes sur vingt-quatre. Pas grave, l’important était d’être là, religieusement, en famille. 

2003 – Scrubs (Série Club)

Ces weekends chez mon père, c’était souvent l’occasion de veiller tard en zappant sur les chaînes du câble, un avantage contre lequel la pauvre tv hertzienne de ma mère ne pouvait pas lutter. Parfois, grâce à des chaînes comme Série Club ou Jimmy (RIP), j’ai donc pu tomber sur des séries dont je n’avais jamais entendu parler et qui me rendait fier comme un hipster, fier de connaître un secret bien gardé et, pour la première fois, de savourer les joies de la VO. C’est ainsi que, tard dans la nuit, j’ai « binge-watché » (avant que le terme n’existe) une bonne partie de la deuxième saison d’une drôle de comédie hospitalière dont je suis tombé rapidement amoureux. Le problème, c’est que le lendemain, je ne me souvenais plus de son nom et ne savais pas quand j’allais pouvoir regarder la suite. Il faudra attendre quelque mois pour dévorer le dossier très complet publié dans le regretté magazine « Générations Séries N°46 » et retrouver l’identité de ma bien-aimée Scrubs. S’il y a bien quelque chose qui a disparu quand on regarde la télé aujourd’hui et qu’on a accès à la moindre info sur le programme avant, pendant et après sa diffusion, c’est cet effet de surprise qui engendre des amours très intenses. 

2004 – Six Feet Under (Canal Jimmy/France 2)

C’était le 15 août 2004, j’étais chez mon père, il était tard, il faisait chaud et en zappant par hasard sur Canal Jimmy, la température est montée d’un cran. Bien avant qu’elle ne devienne l’une de mes séries favorites, la première scène de Six Feet Under que j’ai pu voir, c’est celle où le petit ami de Claire lui explique sa technique infaillible pour lui offrir un orgasme, celle qui donne son titre à l’épisode, « La Tour de Ronde » (4.09). À l’heure où frappait la puberté, je suis resté très intrigué, bien plus que devant les quelques extraits de Sex & The City que j’avais pu apercevoir sur M6. Quelques minutes plus tard, Ruth observait un cheval se faire tirer dessus sur une plage. Avec le recul, c’est loin d’être un épisode (ou une saison) capitale, mais ce fut le déclic. Quand France 2 a commencé à diffusé la première saison à l’automne suivant, j’ai pris soin de l’enregistrer. C’est le coffret de la saison 2 qui inaugurera le premier lecteur DVD familial et, deux étés plus tard, c’est en visionnant le final que je verserais le plus de larmes de ma vie devant un écran. 

2004 – The O.C. (France 2)

Devant Hartley Coeur à Vifs, je faisais semblant de comprendre l’émoi adolescent. Le samedi d’octobre 2004 où France 2 a diffusé le pilote de The O.C., j’étais en plein dedans, fraîchement arrivé au lycée. C’est le générique entendu en boucle dans les spots promos qui a attiré mon attention, ça et un article enthousiasmé dans le dernier Series Mag (la bible qui avait remplacé mon abonnement au Journal de Mickey). Je venais juste d’avoir une télé dans ma chambre et, allongé sur mon lit, sous mes posters de Buffy, Smallville et Alias, j’ai découvert une nouvelle version du soap californien et ai pu m’identifier à ce cher Seth Cohen, mon jumeau de cœur. 

2005-2007 – NYPD Blue / The Shield (France 3)

Entre deux épisodes de Louis la Brocante, France 3 n’hésitait pas au milieu de la nuit à nous offrir le fond de catalogue savoureux du service public. Ainsi, j’ai pu programmer mon enregistreur VHS pour découvrir les mésaventures de deux flics qui ont façonnés la télévision moderne, Andy Sipowicz d’abord et Vic Mackay ensuite. Il fallait parfois réutiliser la cassette ayant servi pour le dernier épisode d’Urgences mais ça valait le coup. Je me souviens du choc devant le pilote de The Shield, de la tristesse de quitter NYPD Blue lors de son series finale alors que j’avais pu voir que les trois dernières saisons (je ne verrais les meilleures que bien plus tard). Merci France 3 d’avoir rendu ces sensations possibles, longtemps avant les torrents. 

2005 – Lost (TF1)

Il faut remonter à l’été 2005 pour que la diffusion d’une série en France soit un vrai phénomène. C’est une période charnière où, lancés la même année, on retrouvera Lost, House, Desperate Housewives et Grey’s Anatomy en couverture de tous les magazines, de Télérama à Voici en passant par notre cher Télé Poche. Ce sera à double tranchant puisque face à ce succès, les chaînes françaises se mettront à la diffusion par bloc de quatre épisodes, dans le désordre et à remplir leurs grilles de procedurials à la CSI. Ce 25 juin 2005 restera donc comme une date marquante, la dernière fois qu’une série de qualité (oui, la première saison était vraiment bien) fut diffusé en prime-time, tranquillement et dans l’ordre sur une chaîne hertzienne. Un peu comme si TF1 se mettait demain à programmer avec respect et à 21h la première saison de The Good Wife. LOL. 

***

Malgré tout, je me réjouis de pouvoir découvrir Lady Dynamite sans attendre de tomber dessus par hasard tard le soir lors d’un séjour chez mon père. De pouvoir mater l’intégralité de Frasier sans attendre de tomber sur un coffret DVD abandonné dans un Emmaüs. C’est une autre époque et peut-être la meilleure pour ceux qui aiment bouffer de la fiction riche et variée. Il reste tout de même les souvenirs d’un parcours d’apprentissage alors n’hésitez pas à partager le votre. Si vous êtes nés après 1996, je suis particulièrement curieux de vous entendre. 

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